Entre Force Occulte et Réalité Numérique : Le voyage sonore d'All Them Witches
Réduire le Stoner Rock à une simple variante musclée du Hard Rock ou au seul folklore du « Desert Rock » californien reviendrait à ignorer la richesse de ses textures et la profondeur de son intention. Si le genre partage avec le Hard Rock une base de riffs massifs, sa subtilité réside dans son approche hypnotique et sa gestion singulière de l'espace sonore.
Selon moi, cette nuance repose sur les piliers suivants :
Le rapport au temps (Le Groove) : Contrairement à l'efficacité directe et souvent linéaire du Hard Rock, le Stoner s'appuie sur la répétition circulaire. C'est une musique de transe où le riff n'est plus un simple crochet, mais un cycle qui s'étire jusqu'à suspendre le temps.
L'accordage et la texture : L'usage massif de l'accordage bas (down-tuning) associé à la saturation Fuzz crée un mur de son organique, presque liquide. On est loin de la précision chirurgicale du Metal ou du claquant brillant du Hard Rock classique.
L'héritage du Blues et du Psychédélisme : C'est ici que la magie opère. Le Stoner réinjecte la mélancolie viscérale du Delta Blues et l'exploration spatiale du Rock Psychédélique des années 70 (l'ombre du premier Black Sabbath ou du Pink Floyd d'Ummagumma n'est jamais loin).
La distinction entre Desert Rock et Stoner :
Le Desert Rock désigne une scène géographique précise (Palm Desert), indissociable d'une esthétique aride et poussiéreuse (Kyuss).
Le Stoner Rock est le genre global qui en découle. Il s'affranchit des frontières pour s'imprégner de climats variés, qu'ils soient urbains, forestiers ou nettement plus humides.
Le cas All Them Witches
Sur l'album "Sleeping Through the War", le groupe illustre parfaitement cette sophistication. Ils ne se contentent pas de jouer « fort » ; ils sculptent le silence. En intégrant des nappes de claviers et des structures aérées, ils s'éloignent des codes parfois trop rigides du genre pour atteindre une dimension purement atmosphérique. C'est là que le Stoner prouve qu'il sait aussi bien faire respirer la musique qu'il sait l'alourdir.
Stoner : Pourquoi l'étiquette "Blues Psychédélique" est un raccourci réducteur
Si l’étiquette « Blues Psychédélique » colle souvent à la peau d'All Them Witches, elle fait figure de raccourci commode qui peine à rendre justice à leur complexité structurelle. En grattant sous la surface sonore pour analyser l'essence même de leur musique, on réalise que le genre dépasse largement les cadres traditionnels pour plusieurs raisons fondamentales :
L'affranchissement des structures classiques : Contrairement au Blues et ses 12 mesures immuables, de nombreux piliers du Stoner (à l'image de Sleep ou Electric Wizard) s'ancrent dans le Doom ou le Drone. Ici, la progression harmonique s'efface au profit d'une quête de la note unique, de la vibration pure et d'une répétition presque monastique.
L’ombre du Krautrock et du Post-Punk : Chez All Them Witches, et particulièrement sur cet album, l'influence européenne est palpable. La construction des morceaux emprunte davantage au rythme Motorik de Can — ce 4/4 droit et obsessionnel — qu'au balancement (swing) caractéristique du Blues. C'est une rigueur hypnotique qui remplace le déhanchement.
Une dimension narrative et progressive : Là où le Blues se veut l'expression immédiate et viscérale d'une émotion, le Stoner préfère sculpter des paysages. C’est une musique cinématographique qui privilégie les montées en puissance et les crescendos atmosphériques, des codes que l'on retrouve bien plus volontiers dans le Post-Rock.
Un "Folk" hanté et introspectif : Le groupe intègre une dimension de conteur, un folklore américain sombre qui dépasse le cadre du Blues. C'est une musique de grands espaces, où l'horizon est autant mental que physique.
Le Stoner doit être envisagé comme un carrefour. Si le Blues demeure une racine historique incontestable — l'héritage de Black Sabbath oblige — l'arbre a déployé des branches bien plus complexes :
- Le Doom Metal y injecte une lourdeur extrême et une lenteur atmosphérique.
- Le Krautrock apporte cette répétition métronomique qui force la transe.
- Le Space Rock ouvre les vannes de l'exploration sonore via des textures synthétiques.
- Le Folk, enfin, nourrit la dimension acoustique et l'art du storytelling.
Le Stoner est peut-être moins un genre défini par une grille d'accords qu'une musique de texture et d'état d'esprit. C'est un équilibre fragile entre le poids de la terre et l'immatérialité des sons.
All Them Witches : Une ascension organique au cœur du Tennessee
L'histoire d'All Them Witches est celle d'une progression patiente, loin des circuits commerciaux classiques. Ancrée dans la scène fertile de Nashville, leur trajectoire dessine le portrait d'un groupe qui a su transformer le rock de garage en une entité mystique.
La genèse et les premiers rituels (2012 - 2013)
Le groupe se forme en 2012 autour de quatre musiciens aux influences complémentaires : Charles Michael Parks Jr. (chant/basse), Ben McLeod (guitare), Robby Staebler (batterie) et Allan Van Cleave (claviers).
- "Our Mother Electric" (2012) : Ce premier opus pose les fondations d'un son lourd et psychédélique. Très vite, ils se distinguent par leur aisance à marier l'immédiateté du rock avec des jams improvisées et habitées.
- "Lightning at the Door" (2013) : C'est l'album de la révélation. Porté par des titres cultes comme "Charles William" ou "When God Comes Back", le disque impose une signature unique : un mélange de ferveur religieuse dévoyée, de riffs boueux et d'une atmosphère de bayou électrique.
L'affirmation et l'envol (2015 - 2016)
Après avoir écumé les scènes et bâti une solide communauté grâce au bouche-à-oreille, le groupe franchit un cap décisif.
- "Dying Surfer Meets Their Maker" (2015) : Enregistré dans l'isolement d'une cabane dans les montagnes du Tennessee, cet album marque un tournant introspectif. Le groupe s'éloigne du « Stoner pur » pour explorer des textures folk et des silences plus marqués.
La signature chez New West Records : En rejoignant ce label indépendant respecté, All Them Witches s'offre les moyens de ses ambitions tout en sanctuarisant sa liberté artistique totale.
Le tournant de Sleeping Through the War (2017)
En 2017, le groupe entre en studio avec une volonté manifeste de rupture. Pour la première fois, ils sollicitent un producteur extérieur de renom, Dave Cobb (architecte du son de Chris Stapleton ou Sturgill Simpson), afin de bousculer leurs habitudes.
Une urgence créative : L'album est bouclé en seulement six jours aux mythiques studios RCA de Nashville.
Une palette sonore élargie : Le son s'enrichit de chœurs féminins et de synthétiseurs plus présents, offrant une densité nouvelle.
Une philosophie du monde : Plus structuré et produit, ce disque reflète une certaine lassitude face au chaos du monde, traduisant une maturité artistique évidente.
Le noyau créatif (2012-2017)
La force du groupe réside dans l'équilibre de sa formation initiale :
- Charles Michael Parks Jr. (Chant, Basse) : Ancien bibliothécaire, il insuffle au projet une dimension narrative et poétique.
- Ben McLeod (Guitare) : Le moteur mélodique, capable de passer de la puissance brute aux textures les plus fines.
- Robby Staebler (Batterie) : Un jeu puissant, inventif et très visuel qui porte la transe.
- Allan Van Cleave (Claviers, Piano électrique, Mellotron) : L'architecte des ambiances et le garant de la dimension atmosphérique.
À l'aube de 2017, All Them Witches n'est plus seulement un « groupe de Nashville ». C'est une entité respectée sur la scène rock internationale, capable de remplir les salles des deux côtés de l'Atlantique sans jamais avoir trahi son éthique indépendante.
L'héritage de "Rosemary’s Baby" : Une menace sous la surface
Le lien entre le chef-d’œuvre de Roman Polanski et le nom du groupe constitue la clé de voûte de leur esthétique. Le nom « All Them Witches » provient précisément du livre fictif "All of Them Witches" présent dans le film, et cette filiation ne doit rien au hasard.
Cette « force occulte » que l'on ressent ne naît pas d'une imagerie sataniste de pacotille, mais d'une atmosphère subtile et inquiétante, très fidèle à l'esprit du film :
L'horreur domestique et invisible : Dans le film, le mal se dissimule derrière la normalité d'un immeuble new-yorkais. Dans la musique du groupe, la menace est tapie sous des mélodies parfois sophistiquées. Ce n'est jamais une agression frontale, mais une infiltration lente — une tension qui grimpe sans que l'on s'en aperçoive.
La sophistication du rituel : La musique est raffinée sans jamais être repoussante. Elle attire l'auditeur avec des grooves hypnotiques — ce côté « serpent » si caractéristique de leur son — pour mieux l'envelopper. C'est le principe même du rituel : la répétition induit la transe.
L'ésotérisme sonore : L'utilisation du Mellotron par Allan Van Cleave et l'apport des chœurs féminins sur cet album renforcent cette dimension de « coven » (sabbat). On a le sentiment d'assister à une cérémonie secrète, à la fois sacrée et interdite.
Le groupe ne cherche pas à faire peur ; il sculpte un climat de « Southern Gothic » électrique. C'est une force tellurique qui semble jaillir des racines de Nashville, mais détournée par une conscience moderne et sombre.
Cette dimension occulte, mêlée à leur critique de l'individualisme et d'Internet, donne l'impression que le monde moderne est devenu le nouveau terrain de jeu de forces qui nous dépassent. Nous sommes rendus passifs, comme si nous étions sous une influence invisible, « dormant » pendant que le monde se transforme autour de nous.
L'empreinte Elektrohasch : La forge de l'indépendance
Si l'on veut comprendre l'ADN d'All Them Witches, il faut regarder vers l'Allemagne. Leur premier « vrai » label fut Elektrohasch Schallplatten, une structure qui a joué un rôle déterminant dans leur trajectoire.
L'influence du label Elektrohasch
Fondé par Stefan Koglek, le leader du groupe culte Colour Haze, ce label est bien plus qu'une simple maison de disques : c'est une institution pour les puristes des sons lourds et planants.
Une rencontre de visions : En rejoignant Elektrohasch pour la sortie physique de "Lightning at the Door" (2013), le groupe intègre une écurie où l'artistique prime sur le commercial. Koglek ne sélectionne que des formations possédant une identité sonore organique et singulière, une reconnaissance qui a immédiatement assis la réputation du groupe.
Le pont vers l'Europe : C’est cette connexion allemande qui a permis à All Them Witches de se forger un nom sur le Vieux Continent, bien avant d'obtenir une reconnaissance massive aux États-Unis. La scène stoner/psychédélique européenne, particulièrement fidèle, a immédiatement validé leur crédibilité underground.
Une éthique de travail sans concession : Cette expérience leur a prouvé qu’il était possible de diffuser sa musique mondialement sans jamais lisser son identité. C’est ce qui explique pourquoi, lors de leur signature ultérieure chez New West (un label plus imposant, mais resté indépendant), ils ont exigé — et obtenu — un contrôle créatif absolu.
Une liberté jalousement gardée
Cette autonomie farouche irrigue chaque note de l'album "Sleeping Through the War". Même en collaborant avec un producteur de renom comme Dave Cobb, le groupe a imposé ses propres règles :
L'enregistrement éclair : L’album a été bouclé en seulement six jours. C’est l’essence même de la méthode « indé » : arriver prêt, jouer, capturer l’énergie brute de l'instant et ne laisser aucun espace aux retouches marketing.
L'audace expérimentale : Ils n’ont pas hésité à intégrer des éléments qui auraient pu effrayer un label trop frileux, comme ces chœurs féminins aux accents gospel ou ces longues plages instrumentales hypnotiques qui étirent le temps.
C'est sans doute ce passage par ce label de passionnés en Allemagne qui leur a forgé cette colonne vertébrale inébranlable : placer systématiquement la musique au sommet, laissant le business au second plan.
Le Facteur Dave Cobb : L’étincelle de Sleeping Through the War
L'arrivée de Dave Cobb aux manettes de "Sleeping Through the War" marque un tournant décisif. À l'époque, Cobb est le producteur incontournable de Nashville, le « roi » de la Country alternative (Chris Stapleton, Sturgill Simpson). Voir un groupe de rock psychédélique aussi lourd entrer en studio avec lui a de quoi surprendre. Pourtant, cette collaboration n'a pas lissé le groupe ; elle a agi comme un révélateur de leur puissance brute.
Pourquoi Dave Cobb ?
Le groupe souhaitait s'extraire de l'isolement de l'auto-production (leur précédent opus, "Dying Surfer Meets Their Maker", ayant été capturé dans une cabane isolée). Ils cherchaient un regard extérieur capable de saisir leur énergie « live » tout en leur offrant une envergure cinématographique.
Cobb, puriste de l'analogique, travaille à l'instinct et déteste la sur-édition numérique. C'était le partenaire idéal pour une formation qui mise tout sur le groove et l'interaction organique entre les musiciens.
L'impact sur le son : Une métamorphose en trois points
Cette collaboration a apporté trois changements fondamentaux que l'on ressent dès les premières notes :
Une densité sonore accrue : Cobb a poussé le groupe à saturer l'espace. Le son est plus « épais » que sur leurs disques précédents. Les basses de Parks sont massives et les guitares de McLeod affichent une texture presque granuleuse, palpable.
L'ajout de textures chorales : C’est la grande audace de l'album. Cobb a suggéré d'intégrer des choristes (notamment les McCrary Sisters, légendes du gospel de Nashville). Ce choix apporte une dimension mystique, presque rituelle, à des morceaux comme "Bulls" ou "3-5-7".
La clarté vocale : La voix de Charles Michael Parks Jr. est mieux ancrée dans le mix. Elle ne se noie plus sous la réverbération, ce qui renforce l'aspect narratif et direct de ses textes.
Une urgence créative
L'album a été bouclé en seulement six jours. Cette prouesse témoigne de la symbiose parfaite entre le groupe et son producteur, reposant sur trois piliers : l'absence totale de fioritures, des prises directes en studio et une confiance absolue dans les « happy accidents » (ces erreurs créatives qui font l'âme d'un disque).
Les morceaux clés de cette fusion
"Bulls" : La montée en puissance y est gérée avec une précision millimétrée, faisant voyager l'auditeur d'un simple murmure à un mur de son total.
"3-5-7" : Le groove y est particulièrement hypnotique, mis en valeur par un mixage très sec de la batterie qui souligne chaque frappe.
"Alabaster" : Un travail remarquable sur l'écho et l'espace qui prouve que Cobb a parfaitement saisi la dimension « spatiale » et aérienne du groupe.
L’anomalie "Bruce Lee" : Dave Cobb entre dans l’arène
C’est sur le titre "Bruce Lee" que Dave Cobb décide de lâcher la console pour s'installer lui-même aux percussions. Ce choix, loin d'être anecdotique, prend tout son sens à l'écoute de ce morceau singulier :
Une décharge d’adrénaline : Avec ses moins de trois minutes au compteur, "Bruce Lee" est sans doute le titre le plus court, le plus nerveux et le plus direct de l'album. Il agit comme une secousse électrique au milieu d'un disque par ailleurs très atmosphérique.
Le renfort percussif : En venant doubler le jeu de Robby Staebler, Cobb injecte une énergie frénétique et sèche. On y retrouve un esprit presque punk qui tranche radicalement avec les longues plages hypnotiques habituelles du groupe.
L’esthétique du combat : Pour une composition portant le nom d'une icône des arts martiaux, cette percussion nerveuse accentue l'aspect percutant et la rapidité du morceau. Chaque coup semble répondre à la vivacité du personnage dont il s’inspire.
Cette intervention, bien que discrète, illustre parfaitement la volonté de Cobb : insuffler un chaos maîtrisé sur le titre le plus volcanique de la session. Véritable « ovni » sur cet album planant, "Bruce Lee" prouve que All Them Witches sait aussi frapper fort et vite quand l’urgence l’exige.
L'apport des voix féminines : Une lumière dans l'aride
C’est sans aucun doute l’un des choix les plus audacieux et les plus marquants de cet album. Jusqu’à "Sleeping Through the War", l’univers d'All Them Witches était un monde essentiellement masculin, presque aride, où la voix de Parks évoluait en solitaire au milieu de paysages sonores sombres et escarpés.
L’arrivée de Caitlin Rose, Erin Rae et Tristen Gaspardek (que l'on retrouve sur les titres "Bulls", "3-5-7" et "Alabaster") transforme radicalement l’expérience d’écoute. Loin d'être un simple habillage « pop », leur présence constitue une véritable couche structurelle qui redéfinit l’identité du groupe.
Une métamorphose sonore en plusieurs dimensions
Le contraste des textures : La voix de Parks est souvent monocorde, grave et traînante, très ancrée dans le récit. Le contraste avec les voix claires, presque éthérées, de ces trois artistes apporte une verticalité inédite à la musique. Elles illuminent des compositions qui, sans elles, seraient restées très oppressantes.
L’effet « Gospel Psychédélique » : Sur un titre comme "3-5-7", leurs interventions créent une atmosphère rituelle. On quitte le cadre du rock de club pour basculer dans une dimension mystique, évoquant une cérémonie païenne. Elles agissent comme un chœur antique répondant aux incantations du groupe.
La profondeur mélodique : Contrairement au Stoner classique qui mise tout sur la puissance du riff, l’utilisation de ces chœurs permet d'explorer des harmonies vocales complexes. Cela confère à l’album une richesse et une ampleur spatiale typiques du travail de Dave Cobb.
L’ancrage à Nashville : Le choix de ces trois chanteuses est hautement symbolique. Caitlin Rose et Erin Rae sont des figures respectées de la scène alternative de Nashville. Leur présence jette un pont entre l'univers « boueux » d'All Them Witches et la tradition mélodique et folk propre à la ville.
Plus que des choristes : Un fil conducteur
Il est fascinant de noter que le groupe leur laisse une véritable place. Elles ne sont jamais reléguées au second plan ; elles sont mises en avant, au point de devenir parfois le fil conducteur mélodique du morceau, notamment lors des montées en puissance vertigineuses de "Bulls". Cette collaboration insuffle une couleur unique à l’album : une sorte de « Heavy Psyché » habitée par une âme Soul.
Le dernier souffle d'humanité : Chœurs organiques contre vide numérique
On peut percevoir ces voix féminines comme l'ultime vestige d'humanité au sein du disque : une présence organique et chaleureuse qui tente de nous maintenir éveillés, ou du moins de nous consoler, avant le basculement final vers le « cauchemar virtuel ».
Cette dualité se cristallise autour de trois axes majeurs :
La chaleur contre la froideur : Tout au long de l'album, les chœurs apportent une texture vivante, presque spirituelle. Ils incarnent le lien social et le collectif, agissant comme une réponse humaine aux incantations de Parks. À l'opposé, le morceau final "Internet" nous abandonne face à une structure dépouillée, soulignant ce sentiment d'égoïsme et de solitude inhérent au monde numérique.
La dimension rituelle : Sous l'impulsion de Caitlin Rose, Erin Rae et Tristen Gaspardek, la musique prend des airs de cérémonie païenne ou de gospel psychédélique. C'est une célébration vibrante du « vivant ». Le contraste n'en est que plus violent au dénouement du disque : le rituel humain s'efface brutalement devant la froideur mécanique de la machine.
Le dernier rempart : On a le sentiment que ces voix tentent de nous retenir, de nous empêcher de sombrer dans une léthargie numérique profonde. Elles représentent notre lien avec la terre, l'ancrage charnel à Nashville, tandis qu'Internet s'impose comme un « non-lieu », un espace virtuel dénué de racines.
L'album nous expose ce que nous risquons de perdre : cette capacité rare à vibrer ensemble, pour finalement finir isolés derrière un écran, dans un monde où l'on ne communique plus, mais où l'on se contente de coexister.
"Internet" : Le point final d'un cauchemar virtuel
Le choix de placer un morceau de plus de neuf minutes intitulé "Internet" en clôture de l'album n'a rien d'anodin ; c'est le point d'orgue d'une démonstration implacable sur notre aliénation. En terminant par ce titre, All Them Witches semble confirmer que la « guerre » mentionnée dans l'intitulé de l'album se joue en grande partie sur nos écrans, là où le numérique fragmente notre attention et notre humanité.
Un acte de résistance par la durée
Le temps contre l'immédiateté : Consacrer neuf minutes au sujet d'Internet est un acte de résistance en soi. Alors que le web nous impose le culte de l'instantané, de la brièveté et du « zapping », le groupe nous force à l'immersion. En nous imposant cette lenteur, ils nous permettent de reprendre possession de notre propre temporalité.
L'ambiance de « descente » : Contrairement au reste de l'album, souvent très électrique, ce morceau se veut dépouillé, bluesy et mélancolique. Il évoque la solitude crue de l'individu face à son écran une fois que le bruit du monde s'est tu. C'est le constat d'un vide immense.
La boucle hypnotique : La structure répétitive du titre agit comme une métaphore du défilement infini (le scroll sans fin). On s'y perd, on s'y endort, et l'on finit par « dormir pendant la guerre » parce que notre attention est captée par des flux d'informations futiles.
Une alerte sur la déconnexion : All Them Witches, par son processus de création organique (jams collectives, enregistrement éclair), se situe à l'opposé de la fabrication numérique actuelle. Pour eux, Internet est le danger ultime : celui qui tue l'instant présent et l'interaction réelle.
Du tumulte physique au vide technologique
L'album s'ouvre sur la puissance de Bulls — une menace extérieure et physique — pour s'achever sur le constat d'Internet. Le disque dessine ainsi une trajectoire allant d'uneagression tangible vers une menace plus insidieuse, intérieure et technologique. En étirant ces neuf minutes pour construire ce « cauchemar virtuel », le groupe transforme l'outil de communication par excellence en un symbole de l'isolement.
L'ironie tragique soulignée ici est limpide : plus nous sommes connectés techniquement, plus nous sommes seuls humainement. Cette durée étirée permet de ressentir physiquement cette dérive :
Le paradoxe de la connexion : Le morceau ne célèbre pas le lien, il illustre l'absence. C'est une nappe sonore qui s'étire comme une nuit passée seul devant un écran, en quête d'une interaction qui ne vient jamais.
L'individualisme forcené : Là où le groupe prône le collectif par l'écoute mutuelle, il dénonce ici le miroir déformant du web. Chacun finit par ne plus regarder que son propre reflet, basculant dans un égoïsme numérique où la vérité devient subjective.
La fin du dialogue : La structure répétitive, presque monotone, évoque l'impossibilité de communiquer réellement. Les voix ne se répondent plus, elles se juxtaposent. Le « bruit » du web a remplacé l'échange.
C'est là que le titre de l'album, "Sleeping Through the War", prend tout son sens : nous sommes tellement absorbés par nos avatars et nos petites guerres numériques que nous restons spectateurs passifs des enjeux du monde réel. Nous sommes présents physiquement, mais absents au monde.
Le groupe nous livre ici un message final : pour sortir de ce cauchemar, il est temps de « débrancher » et de revenir à la vibration organique d'un instrument ou à la vérité d'une voix humaine.
La signature Dave Cobb : Une esthétique du paradoxe
Le travail de Dave Cobb prend toute sa dimension lorsqu’on l’analyse à travers le prisme du « cauchemar virtuel ». Pour porter un message aussi sombre sur l'aliénation, All Them Witches a privilégié une sonorité paradoxale : une matière sonore profondément organique, mais étrangement étouffante.
Ce qui insuffle à "Sleeping Through the War" sa véritable identité sonore :
Une densité spatiale étourdissante : Contrairement aux opus précédents, plus aérés, ce disque s'impose par sa massivité. On y retrouve une forme de « Wall of Sound » version psychédélique. Cette saturation de l'espace sonore illustre parfaitement le trop-plein d'informations et le bourdonnement incessant du monde moderne.
Le grain des instruments : La recherche de texture est ici d'une précision chirurgicale. La guitare de Ben McLeod ne se contente pas d'être saturée ; elle est granuleuse, terreuse, presque palpable. Ce son très « physique » agit comme un contre-pied radical à la propreté froide et clinique du monde numérique critiqué par le groupe.
Le mixage frontal de la batterie : Robby Staebler bénéficie d'un son très sec et direct. Chaque coup de caisse claire résonne comme une sommation, une tentative de nous extirper de cette « léthargie » évoquée par le titre de l'album.
L'équilibre des voix : Un contraste fascinant s'opère dans le mix. Tandis que les chœurs féminins sont baignés dans une réverbération profonde qui leur donne une aura fantomatique et éthérée, la voix de Parks reste très proche, presque murmurée à l'oreille. Cela renforce l'intimité et l'urgence de son message d'alerte.
C'est une sonorité qui ne laisse aucun répit à l'auditeur. Même dans les segments les plus apaisés, une nappe de Mellotron ou une vibration de basse persistante maintient une tension nerveuse. En sculptant ainsi le son, Dave Cobb et All Them Witches ne se contentent pas de jouer de la musique : ils créent un environnement immersif qui force à la vigilance.
Le Triptyque de l’Alerte : "Bulls", "3-5-7" et "Alabaster"
Ces trois titres constituent l'ossature spirituelle et sociale de l’album. En les analysant sous l'angle de cette « force occulte » et de la manipulation des codes, on comprend comment All Them Witches bâtit son avertissement : une lente descente vers l'aliénation.
1. "Bulls" : Le réveil du rituel
C’est l’ouverture parfaite. Le morceau ne commence pas par un choc frontal, mais par une infiltration insidieuse.
La montée en puissance : Elle illustre magistralement l’idée de « force occulte ». Le titre débute par un murmure de basse et une batterie feutrée, évoquant une prière secrète. La tension grimpe de manière presque insupportable jusqu'à l'explosion finale.
L’apport de Dave Cobb : C’est ici que les chœurs féminins font leur apparition. Elles n'interprètent pas de paroles complexes ; elles agissent comme des entités désincarnées s'élevant au-dessus du chaos électrique.
Le message : Il y a une dimension sacrificielle dans ce titre. C'est l'éveil brutal du dormeur face à la charge des « taureaux » — ce monde extérieur, inévitable et violent.
2. "3-5-7" : L'hypnose mathématique
Ce morceau représente le cœur « Stoner » du disque, mais un Stoner totalement réinventé.
Le groove cyclique : Le titre fait référence à la signature rythmique. Cette répétition mathématique génère une transe. C’est ici que l’individualisme dont vous parliez se ressent le plus : l'auditeur est pris dans une boucle obsessionnelle dont il ne peut s'extraire.
La sophistication sonore : Le morceau évite l'écueil du blues pesant grâce à une production très sèche et des textures de claviers qui flottent au-dessus de la saturation. C'est une danse hypnotique qui, malgré sa densité, conserve une élégance rare.
L'alerte : Les voix féminines semblent nous prévenir d'un péril imminent ( "Am I going up?"), renforçant le contraste entre la beauté des harmonies et le malaise sous-jacent.
3. "Alabaster" : L'immersion dans les ombres
Si "Bulls" représentait le réveil, "Alabaster" marque l'immersion totale dans le cauchemar.
La structure oppressive : C'est le titre le plus sombre de l'album. Il s'étire, ralentit et devient presque étouffant. On est en plein "Rosemary's Baby" sonore : une présence maléfique semble ramper entre les accords de guitare.
La désolation : Le jeu de Ben McLeod y est particulièrement torturé. Le terme "Alabaster" (albâtre) évoque une matière froide, pâle et figée, rappelant le visage inexpressif d'un individu fasciné par un écran.
La force occulte : Dans ce morceau, le groupe délaisse les codes du rock traditionnel pour entrer dans une narration cinématographique pure. On ne communique plus ; on subit la densité d'un son qui nous écrase.
"Sleeping Through the War" : La passivité comme ultime résistance
Le titre "Sleeping Through the War" est particulièrement évocateur, d’autant plus dans le contexte de l’année 2017. Il porte en lui une dualité qui résume l'essence du disque : cette tension constante entre la léthargie intérieure et le chaos du monde.
Les différentes grilles de lecture que l'on peut appliquer à ce choix :
Une critique de l'indifférence moderne : C’est l’aspect le plus immédiat. Le titre semble pointer du doigt notre anesthésie collective. Face à l'omniprésence des écrans, au flux continu d'informations et au tumulte des réseaux sociaux (faisant écho au titre final "Internet"), nous finissons par sombrer dans une forme de stupeur. Nous « dormons » — nous restons passifs — tandis que les conflits, qu’ils soient réels, sociaux ou médiatiques, grondent à nos portes.
L’état de conscience altéré : Fidèle à l’esthétique psychédélique, le titre évoque également un retrait du monde. C’est l’idée d’une bulle, d’un rêve éveillé ou d’une transe hypnotique protectrice, nous isolant d’un environnement extérieur devenu trop hostile ou violent.
L’ironie du contraste sonore : Il y a une ironie mordante dans ce titre. La musique d'All Them Witches est ici dense, lourde, parfois frénétique (comme sur "Bruce Lee"). Prétendre « dormir » au milieu d’une telle décharge sonore souligne l'idée d'une déconnexion totale, d'une fuite intérieure absolue.
Une stratégie de survie : Dormir pendant la guerre, c'est aussi refuser de participer au conflit. C’est la recherche d’une zone d’ombre ou d’un calme intérieur pour éviter d’être broyé par l’agitation frénétique du monde.
Avec la production de Dave Cobb, le groupe délaisse ses récits de fantômes et de bayous pour se tourner vers une réalité contemporaine plus globale, empreinte d'un désenchantement lucide.
Le passage à l’échelle internationale
En 2017, All Them Witches quitte définitivement son statut de « secret le mieux gardé de Nashville » pour s'imposer comme une référence majeure du rock international. Cet album marque une étape cruciale dans leur progression :
Une maturation technique : Après trois albums bruts et sauvages, le groupe fait preuve d'une maîtrise totale. L’improvisation, qui reste leur ADN, est désormais canalisée par une écriture plus rigoureuse et des structures plus travaillées.
Le changement de dimension : C’est avec ce disque qu’ils s’imposent en haut des affiches des grands festivals européens (Desertfest, Hellfest). Leur son, bien que complexe, trouve un écho mondial.
Le paradoxe Dave Cobb : Paradoxalement, c’est en collaborant avec un producteur de «blockbusters » musicaux que le groupe accouche de son œuvre la plus étrange, la plus riche et la plus multi-couches.
"Sleeping Through the War" ne cherche pas à séduire immédiatement. Il exige une immersion totale de la part de l'auditeur, une forme d'introspection profonde qui fait écho au titre : s'isoler pour mieux ressentir, pendant que le monde extérieur s'agite vainement.
Les alchimistes du genre : All Them Witches ou l'art de la mutation
Le véritable génie d'All Them Witches sur cet album réside dans leur capacité à agir comme de véritables alchimistes. Ils ne subissent jamais les codes ; ils les manipulent pour créer une matière sonore hybride et fascinante. Pour eux, les étiquettes ne sont pas des destinations, mais de simples outils au service d'une vision plus vaste :
Le Stoner comme squelette : Ils en conservent la puissance tellurique et l'ancrage au sol (notamment via la lourdeur tellurique de la basse), mais ils en rejettent le côté prévisible ou binaire. Le riff n'est jamais martelé par pure complaisance ; il est une cellule vivante qu'ils font muter au fil du morceau.
Le Psychédélisme comme texture : Chez eux, le psychédélisme dépasse la simple collection d'effets sonores. C'est une méthode d'étirement de l'espace, une manière de sculpter cette ambiance de rêve — ou de cauchemar — éveillé. Ici, les codes du genre servent la narration et non la décoration.
Le Blues comme intention : Ils en gardent la mélancolie viscérale et la sincérité absolue, tout en en brisant la forme rigide des douze mesures. C'est un blues moderne et déstructuré, qui ne pleure plus sur les fantômes du passé, mais sur l'aliénation du présent.
Une résistance à l'étiquetage
En jouant ainsi avec les codes, All Them Witches échappe à la caricature. C'est ce qui rend l'album si singulier : l'auditeur croit emprunter un chemin familier quand, soudain, le groupe bifurque vers l'inattendu. Cette liberté féroce leur permet de porter un message social sans jamais tomber dans le moralisme. La musique elle-même devient une forme de résistance face à l'étiquetage systématique et à la consommation rapide de la culture.
C'est peut-être cette capacité à rester insaisissables qui rend leur avertissement sur le monde virtuel encore plus percutant. En refusant d'être enfermés dans une case, ils incarnent l'antithèse parfaite du système qu'ils dénoncent.
L’art de l’ignorance : All Them Witches et le fantôme de Sabbath
C’est l’un des paradoxes les plus fascinants de la scène rock actuelle. Dès leurs premiers accords, la critique, avide d’étiquettes rassurantes, a immédiatement brandi l’étendard de Black Sabbath. Il faut dire que la tentation était grande : cette basse tellurique, cette noirceur et ces ambiances de fin du monde pointaient irrémédiablement vers Birmingham.
Pourtant, la réalité du groupe est bien plus singulière, voire ironique. Les membres d'All Them Witches l'ont souvent avoué avec une sincérité désarmante : au moment de leurs débuts, ils n'avaient jamais écouté un album complet des pères fondateurs du Heavy Metal.
Cette anecdote, loin d'être une posture, révèle la pureté absolue de leur démarche :
Une convergence organique : Ce que les critiques prenaient pour une influence directe n’était en réalité qu’une résurgence. En puisant dans le Blues boueux du Delta, le groupe a retrouvé, par pur instinct, cette même lourdeur primordiale que Sabbath avait exhumée quarante ans plus tôt.
Le refus du mimétisme : En ignorant les « classiques » du genre, le groupe s’est épargné le piège de la copie servile. Ils ne se sont pas contentés de réciter des riffs ; ils ont laissé la place à la transe et à l’improvisation, des éléments qui les rapprochent parfois plus du Jazz ou du Krautrock que du pur Stoner.
Une authenticité sauvage : Cette méconnaissance des codes leur a permis de forger cette fameuse « force occulte » sans être pollués par les attentes du mainstream. Leur son ne provient pas d’une discothèque bien rangée, mais d’une pulsion viscérale née dans l'urgence des studios de Nashville.
C’est sans doute pour cela que leur musique sonne si juste : elle n’est pas un hommage au passé, mais une création spontanée qui, par accident ou par destin, vient réveiller les mêmes démons que ses illustres prédécesseurs.
Un succès exigeant : Le sacre de la maturité
Le succès de cet album est d'autant plus remarquable qu'il s'agit, nous l'avons vu, d'une œuvre sombre et exigeante. Pourtant, la réception de "Sleeping Through the War" a marqué un palier symbolique et définitif pour All Them Witches.
La consécration d'une mutation réussie
La validation du changement : La critique spécialisée (de Pitchfork à Metal Hammer) a salué l'audace du groupe. Personne ne les attendait sur un terrain aussi sophistiqué. Le pari de confier les manettes à Dave Cobb a été perçu comme un coup de maître : il a su polir leur son sans jamais trahir leur âme occulte.
L'élargissement de l'audience : Si les fans de la première heure y ont vu l'album de la maturité, les nouveaux auditeurs y ont trouvé une porte d'entrée plus accueillante que la rudesse de leurs débuts. All Them Witches a réussi le tour de force de séduire les puristes du Stoner et du Psyché tout en captant un public « Indie », sensible à la dimension sociale et artistique du projet.
Un écho international : C'est avec ce disque que leur présence dans les charts (notamment le Billboard aux États-Unis) est devenue significative. En Europe, l'accueil fut particulièrement chaleureux, prouvant que leur message sur l'aliénation moderne résonnait avec la même acuité partout sur le globe.
Pourquoi l'alchimie a-t-elle fonctionné ?
Plusieurs facteurs expliquent pourquoi cet album a su marquer durablement les esprits :
L'équilibre des genres : Le groupe a su attirer les amateurs de Blues, de Stoner et de Psyché sans jamais se laisser enfermer dans une seule case, offrant une œuvre totale.
Une esthétique visuelle puissante : La pochette et l'imagerie liée au titre ont créé un univers mystérieux et immédiatement identifiable, renforçant l'aura magnétique du disque.
L'urgence du message : Le public a été profondément touché par cette critique de la déconnexion humaine. En 2017, ce thème de la léthargie numérique était déjà d'une actualité brûlante.
Au final, "Sleeping Through the War" est devenu pour beaucoup leur chef-d'œuvre de studio.
C'est le disque où l'équilibre entre l'énergie sauvage de la jam et la précision chirurgicale de la production atteint sa forme la plus parfaite.
L'anomalie All Them Witches : Une œuvre contre le courant
C’est précisément cette résistance à l'étiquetage qui fait de cet album une œuvre à part, mais aussi un défi pour l'auditeur non averti. Ce n'est pas un disque que l'on consomme en fond sonore ; il exige une présence, un abandon. C’est ce qui dresse une barrière à l'entrée et marque une distance nette avec le mainstream :
L'ambiance « Labyrinthe » : Au lieu de proposer des refrains accrocheurs et immédiats, l'album privilégie l'immersion. On entre dans chaque morceau comme dans une pièce obscure dont on ignore l'issue. Pour un public habitué aux structures radiophoniques classiques, ce manque de repères peut s'avérer frustrant, voire oppressant.
Le refus du confort sonore : Bien que la production de Dave Cobb soit somptueuse, elle n'est jamais « lisse ». Le son est parfois étouffant, saturé de fréquences qui se télescopent (comme sur le final d'"Alabaster"). C'est une expérience sensorielle qui réclame un effort d'immersion totale, loin du polissage habituel des studios de Nashville.
Le brouillage des pistes : Le groupe s'amuse à décevoir les attentes systématiques. L'amateur de Stoner trouvera l'ensemble trop atmosphérique et complexe. L'adepte du Rock Psychédélique jugera le son trop lourd et terreux. Le puriste du Blues se perdra dans ces structures déstructurées et ce climat occulte.
C'est là tout le paradoxe décrit : le groupe manipule les codes sans jamais s'y soumettre. Pour l'industrie mainstream, qui a besoin de catégories claires pour transformer la musique en produit, All Them Witches demeure une anomalie indomptable.
Pourtant, c'est cette difficulté même qui forge un lien si puissant avec les fans. On n'achète pas cet album comme un simple objet de consommation ; on y pénètre comme dans un cercle d'initiés. Le malaise ressenti lors des premières écoutes finit par devenir addictif dès que l'on accepte de se laisser porter par cette force occulte.
C'est sans doute la réponse la plus radicale du groupe face au péril d'« Internet » : créer un objet artistique qui exige du temps et de l'attention, à l'opposé total de la consommation instantanée et superficielle.
Le choc du réel : De la transe de Lyon à l’éveil des consciences
C’est en les découvrant sur scène, à Lyon, que l’on saisit l’ampleur du phénomène : en live, All Them Witches transcende totalement l'aspect figé du studio pour devenir une entité organique, presque télépathique. C’est là que le terme « voyage sonore » prend tout son sens. Ils ne se contentent pas d'interpréter des morceaux ; ils sculptent l’air et le temps.
Avec "Sleeping Through the War", le groupe prouve que le rock n'est ni un simple divertissement, ni une relique du passé, mais un outil de résistance pour réveiller les consciences. C'est précisément à travers cet album et leur présence scénique que cette vision prend tout son sens :
La rupture avec la passivité : À une époque où la musique est souvent consommée comme un flux ininterrompu et sans relief — ce fameux « cauchemar virtuel » — leur musique impose une présence physique immédiate. On ne peut rester passif face à la montée en puissance de "Bulls" ou à la densité d'"Alabaster". Ils nous forcent à sortir de notre torpeur.
Le rock comme expérience charnelle : À Lyon, le son n'était pas seulement entendu, il était ressenti. Cette vibration tellurique est l’antithèse même de l’individualisme numérique. C’est un rappel brutal et magnifique que nous sommes des êtres de chair, capables de vibrer à l’unisson dans un même espace.
Une alerte sans slogans : Contrairement aux groupes de rock « engagé » parfois moralisateurs, All Them Witches réveille les consciences par le ressenti. Ils ne dictent pas quoi penser ; ils nous font éprouver le malaise de notre société. C’est une prise de conscience par l’émotion pure et l’instinct.
L'authenticité comme résistance : En refusant les formats mainstream et en manipulant les codes avec une telle liberté, ils prouvent qu'il est encore possible d'être totalement autonome et sincère. Exister en dehors des algorithmes est, en soi, un acte politique.
La gestion du silence et de l'espace : Le remède à l'immédiateté
L’expérience du concert lyonnais met en lumière un lien fondamental avec le message de l’album : l'usage magistral du vide.
La sobriété contre l’hyper-sollicitation : Sur scène, le groupe communique peu. Il n'y a ni artifice, ni mise en scène pyrotechnique. Cette ascèse est une réponse directe au tumulte permanent d’Internet. En nous obligeant à nous concentrer sur l'essentiel, ils créent le vide nécessaire pour que le voyage commence.
L’album comme bloc monolithique : Face à l'industrie du single, "Sleeping Through the War" s'impose comme une œuvre indivisible. On ne peut en extraire un fragment sans rompre le fil du récit. C’est une « lenteur lourde », un remède à l’immédiateté égoïste du web.
La lucidité de Charles Michael Parks Jr. : Sur ce disque, son écriture gagne en acuité. Il délaisse le folklore pour une poésie plus urbaine et désenchantée. Sa voix, portée par ces chœurs féminins éthérés, n'est plus celle d'un conteur de légendes, mais celle d'un observateur lucide qui voit la société s'isoler derrière ses écrans.
C’est ce qui rend ce groupe si précieux aujourd’hui : ils utilisent des instruments « anciens » pour traiter d’un mal profondément moderne. Ils ne regardent pas vers le passé ; ils l'utilisent comme un projecteur pour éclairer les zones d'ombre de notre présent.
● Un immense merci à Florianne et Gemini : sans leur aide, j’aurais sans doute fini par "dormir pendant la guerre" plutôt que de réussir à dompter la force occulte de cet album !

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