La guitare et son double : quand l'instrument devient le miroir de l'âme

 


L'image du solitaire avec sa guitare est absolument centrale dans la culture musicale et a profondément façonné la perception de cet instrument et de ses musiciens.

Le Mythe du Solitaire : Aux Racines du Blues

Cette image est directement issue des racines du blues, où les musiciens étaient souvent des figures itinérantes, des vagabonds parcourant les routes poussiéreuses du Mississippi. Ils portaient avec eux leur unique instrument, la guitare, qui était à la fois leur gagne-pain, leur confident et l'extension de leur âme.

Des figures légendaires comme Robert Johnson, dont on raconte qu'il a vendu son âme au diable à un carrefour en échange de son talent, ou Son House et Skip James, incarnent parfaitement ce mythe. Leur musique était brute, personnelle et profondément ancrée dans l'expérience de la solitude, de la peine et de la résilience. Ils n'avaient pas de groupe pour se cacher : ils n'avaient qu'eux, leur voix et leur guitare. Cet instrument était un passeport pour une vie nomade, une source de revenu, mais surtout leur unique moyen de s'exprimer et de survivre.

C'est cette vulnérabilité et cette force combinées qui rendent ces figures si fascinantes. Le guitariste, par l'entremise de son instrument, devient le narrateur de sa propre vie, de ses épreuves et de ses espoirs. On a l'impression d'entendre une histoire personnelle, intime, directement racontée par celui qui l'a vécue.

Cette image a perduré et a influencé les générations suivantes de rock et de folk, où le « solitaire avec sa guitare acoustique » est devenu une figure récurrente, des troubadours folk aux rockeurs en quête d'authenticité.

C'est un mythe puissant, qui rend le lien entre le musicien et son instrument d'autant plus fort et personnel.

La guitare présente une dualité fascinante et très juste : elle est à la fois l'instrument du solitaire et un puissant outil de rassemblement.

La Guitare, Lien Social et Créatif

Si l'image du bluesman voyageur est forte, il ne faut pas oublier l'importance des communautés. Dans les juke joints ou lors de rassemblements informels, la guitare était le point de rencontre. Les musiciens échangeaient des techniques, des accords et des mélodies, se répondant mutuellement à travers leurs instruments. C'était un véritable dialogue créatif, une façon de partager des histoires et de tisser des liens, bien loin de l'image de la solitude. On peut imaginer des sessions de blues où la guitare passait de main en main, chacun apportant sa propre touche.

Ce rôle de catalyseur est aussi visible dans la formation des groupes. L'exemple de Brian Jones est frappant. En tant que co-fondateur et premier guitariste principal des Rolling Stones, il était le moteur initial du groupe. C'est lui qui a découvert le blues et le R&B, insufflant au groupe cette direction musicale fondamentale. Son multi-instrumentalisme et sa recherche de sonorités nouvelles (cithare, marimba, etc.) ont poussé le groupe à expérimenter et à se forger un son unique.

Si Keith Richards est par la suite devenu l'architecte du son des Stones avec ses riffs emblématiques, l'influence initiale de Jones sur la direction artistique et sur les musiciens est indéniable. C'est autour de sa vision que le groupe s'est formé et s'est fédéré à ses débuts. Dans ce cas, le guitariste n'est pas seulement un musicien : il est aussi un chef de file, un visionnaire, un pôle d'attraction.

La guitare, par sa polyvalence, permet ainsi de créer des espaces pour la communauté, qu'il s'agisse de musiciens qui échangent entre eux ou de groupes qui se forment autour de la vision d'un leader. C'est un instrument qui peut être à la fois un refuge personnel et un point de ralliement collectif.

Si l'image de la guitare dans le jazz a considérablement évolué, elle est désormais un instrument de premier plan, capable d'être le cœur battant du groupe, au même titre que le saxophone ou la trompette.

À ses débuts, notamment dans les big bands de l'ère du swing, la guitare jouait principalement un rôle rythmique et d'accompagnement. Des musiciens comme Freddie Green dans l'orchestre de Count Basie étaient les piliers de la section rythmique, posant les fondations sans être au premier plan. C'est avec l'avènement de l'amplification que le guitariste a pu se libérer et se faire entendre comme soliste, rivalisant d'égal à égal avec les instruments à vent. C'est à ce moment que l'impact du guitariste a changé radicalement.

Les Figures de l'Émancipation

Django Reinhardt est la figure fondatrice du jazz européen. Malgré de graves brûlures à la main, il a inventé un style unique, le jazz manouche. Avec le violoniste Stéphane Grappelli, il a créé le Quintette du Hot Club de France, une formation révolutionnaire sans batterie ni instruments à vent, plaçant ainsi la guitare au centre de tout. Son génie, sa virtuosité et son sens de la mélodie en ont fait un leader incontesté, inspirant des générations de musiciens bien au-delà de son genre.

Plus tard, Wes Montgomery s'est imposé comme l'un des guitaristes les plus importants de l'histoire du jazz. Autodidacte, il a développé une technique de jeu unique, jouant sans médiator avec son pouce, et a popularisé l'utilisation d'octaves dans les solos. Ses solos, d'une musicalité incroyable, et sa capacité légendaire à raconter une histoire avec des notes, l'ont distingué. Des albums comme "The Incredible Jazz Guitar of Wes Montgomery" ont prouvé que la guitare pouvait être l'instrument principal d'une formation, et il est le premier guitariste de jazz à avoir atteint une popularité comparable à celle des grands souffleurs.

Dans la lignée du jazz fusion, Pat Metheny est un compositeur et un leader de groupe prolifique. Il a mené le Pat Metheny Group pendant des décennies, créant des paysages sonores complexes et éthérés qui mélangent le jazz, le rock et les musiques du monde. Son approche, qui privilégie la mélodie et l'émotion à la simple virtuosité, a fait de son groupe une force majeure. Il est un véritable chef d'orchestre, utilisant sa guitare pour diriger et harmoniser l'ensemble.

Ces exemples démontrent que le guitariste a su, dans le jazz, s'affranchir de son rôle d'accompagnateur pour devenir le leader, le compositeur et le visionnaire du groupe. Il ne se contente plus de jouer : il façonne le son et l'identité musicale de l'ensemble.

Dans le rock et le blues, le guitariste est souvent bien plus qu'un simple musicien ; il est le point focal, la figure de proue qui attire l'attention et l'admiration.

Cette perception a des racines profondes. Historiquement, le blues est un genre souvent porté par un seul homme avec sa guitare, comme Robert Johnson ou John Lee Hooker. La guitare est alors l'unique voix de l'instrumentation, celle qui dialogue avec le chant. C'est pourquoi elle détient non seulement une place centrale, mais elle est carrément l'épine dorsale du blues et du rock.

Dans le blues, elle est un véritable outil narratif : elle raconte des histoires, exprime la douleur, la joie et la résilience, souvent avec un son brut et profondément expressif. On pense d'ailleurs immédiatement à des figures emblématiques comme Johnson, qui en a fait une extension de sa propre voix, ou B.B. King, avec son toucher inimitable et ses célèbres « notes qui chantent ».

Dans le rock, cette idée a perduré et la guitare a trouvé une nouvelle dimension. Elle est devenue l'instrument de la rébellion, de l'énergie brute et de l'innovation. Le guitariste est celui qui crée les riffs emblématiques, qui porte la mélodie et qui offre les moments de bravoure avec les solos. Il est le héros musical du groupe. Des riffs fondateurs de Chuck Berry aux solos électriques et psychédéliques de Jimi Hendrix, elle a permis d'explorer des territoires sonores jusque-là inexplorés.

Pensez à Jimi Hendrix : il n'était pas seulement le leader de son groupe, il était le spectacle à lui tout seul, avec une présence scénique et une innovation sonore qui ont fasciné des millions de personnes. De même, Jimmy Page de Led Zeppelin ou Keith Richards des Rolling Stones sont des figures aussi reconnaissables que leurs groupes. Leurs guitares sont indissociables de l'identité sonore de ces légendes.

Le guitariste a souvent le rôle de catalyseur d'énergie et d'émotion, celui qui prend l'espace pour s'exprimer pleinement, alors que la section rythmique assure les fondations solides. La dualité entre le guitariste et le chanteur peut être aussi importante que leur cohésion au sein d'un groupe. L'exemple de Pete Townshend et Roger Daltrey chez The Who l'illustre à merveille.

Pete Townshend, en tant que principal auteur-compositeur et guitariste du groupe, est sans conteste le cerveau créatif. C'est lui qui a conçu les opéras-rock monumentaux comme "Tommy" et "Quadrophenia". Son jeu de guitare n'était pas axé sur la virtuosité technique, mais sur l'énergie brute, les power chords et l'utilisation du feedback, des techniques absolument fondatrices pour le hard rock et le punk. Sa présence scénique, avec son célèbre « moulin à vent » (windmill), était une force de la nature, un spectacle en soi, symbolisant la rage et la frustration de la jeunesse qu'il décrivait dans ses textes.

Roger Daltrey, quant à lui, est l'incarnation physique de cette énergie. Avec sa voix puissante et son charisme, il est devenu le visage de la rébellion que Townshend a mise en musique. C'est lui qui a donné vie aux personnages de Tommy et Jimmy, les a rendus palpables pour le public. Bien que Townshend soit l'architecte, Daltrey est l'interprète qui a transformé les chansons en hymnes. Il a d'ailleurs lui-même reconnu que son rôle était d'être l'instrument de Townshend pour ses chansons, un rôle qu'il a accepté pour le bien de l'entité.

Dans ce cas précis, on pourrait même dire que l'impact du guitariste est plus fort, non seulement en raison de son jeu, mais surtout parce qu'il est l'architecte derrière l'identité et le répertoire du groupe. Son influence va bien au-delà des notes qu'il joue ; elle se situe dans la structure même de la musique.

C'est une situation qui dépasse une simple complémentarité pour devenir une relation où le créateur (Townshend) et l'interprète (Daltrey) se renforcent mutuellement, créant une entité plus grande que la somme de ses parties.

L'image du "mauvais garçon" ou du rebelle est une facette essentielle de la culture du rock et du blues, et le guitariste en est souvent l'incarnation même.

Dans les années 50, quand le rock 'n' roll a émergé, il a été perçu par la génération précédente comme une musique dangereuse, immorale et subversive. Le son saturé de la guitare électrique, ses riffs agressifs et la puissance des amplificateurs étaient l'opposé de la douceur de la musique populaire de l'époque.

Elvis Presley en est l'exemple le plus célèbre. Bien qu'il ne soit pas principalement connu comme guitariste virtuose, il était inséparable de son instrument sur scène à ses débuts. Sa guitare était un accessoire essentiel de son image de rockeur rebelle. Avec ses mouvements de bassin provocateurs et son attitude nonchalante, il a incarné la rébellion pour toute une génération. Son instrument était le signe visible de son indépendance et de’sa rupture avec les conventions.

Dans un registre différent, Johnny Cash a construit toute son identité autour de l'image de l'homme en noir, du rebelle solitaire. Sa guitare acoustique, qu'il jouait avec une rythmique simple et percutante, était le support de ses chansons poignantes sur la prison, la souffrance et la rédemption. Il était l'ami des outsiders et des marginaux, et sa guitare était le moyen de donner une voix à ceux qui n'en avaient pas.

Dans le blues, cette rébellion est peut-être moins bruyante, mais elle est tout aussi profonde. Les bluesmen ont été des pionniers de l'indépendance artistique, voyageant à travers le pays pour jouer leur musique, en dehors des circuits de l'industrie musicale de l'époque. Ils s'affranchissaient des normes sociales et raciales de leur temps, faisant de leur musique un acte de résistance silencieux.

La guitare, avec ses capacités à exprimer la colère, la frustration et la liberté, est le parfait véhicule pour cette imagerie. Elle est le son de la rupture, le cri de l'émancipation, qu'elle soit jouée par un virtuose ou par un amateur. Elle est l'instrument qui a permis à des générations de musiciens de dire « non » à l'ordre établi.

L'énergie brute et la rébellion du rock 'n' roll ont été amplifiées et portées à un tout autre niveau par les guitaristes de Metal.

Dès les origines du genre, avec des groupes comme Black Sabbath, le son saturé de la guitare de Tony Iommi n'était pas seulement rebelle : il était sombre et menaçant. C'était un son qui parlait de peur, de solitude, de l'envers du décor. Sa musique était un manifeste contre le statu quo, et sa guitare, un instrument pour exorciser ses propres démons. Son style lourd, avec des riffs lents et pesants, a posé les fondations d'un genre entier.

■ Avec l'évolution du Metal, l'image de la rébellion a pris de multiples formes :

▪︎ Le Guitariste Virtuose : Des musiciens comme Randy Rhoads (Ozzy Osbourne) et Eddie Van Halen ont apporté une virtuosité technique inédite dans le rock. Ils ont repoussé les limites de ce qu'on pouvait faire avec une guitare électrique grâce à des techniques comme le tapping ou les harmoniques artificielles. Pour la jeunesse de l'époque, cette maîtrise technique, souvent accompagnée d'une attitude de rockstar insouciante, constituait une autre forme de rébellion : la révolte contre les conventions musicales et le conformisme.

▪︎ Le Guitariste au Look Provocateur : Dans les années 80, des groupes de glam metal comme Mötley Crüe ont utilisé un look excentrique, une attitude de « mauvais garçon » et un mode de vie décadent pour choquer et attirer. La guitare, souvent aux formes extravagantes, était l'accessoire parfait pour un guitariste comme Mick Mars, qui incarnait l'excès et l'esprit du rock 'n' roll dans sa version la plus transgressive.

La guitare dans le Metal n'est pas seulement un instrument ; elle est un symbole de puissance, de transgression et d'une soif de liberté qui se traduit par des solos débridés et des riffs percutants. Elle est le canal par lequel l'agressivité et la frustration de l'artiste s'expriment, attirant ainsi un public qui s'identifie profondément à cette énergie.

Une autre Facette du Mythe du Guitariste

L'instrument, qu'il soit acoustique ou électrique, a souvent été associé à une image de

séduction, de poésie et de romantisme, incarnant une autre facette essentielle du mythe du guitariste.

■ Le Poète Maudit et l'Intimité

L'image du guitariste solitaire, que nous avons évoquée plus tôt, est souvent celle de l'artiste tourmenté, du poète qui exprime ses douleurs et ses passions à travers sa musique. On pense à des figures emblématiques comme Jeff Buckley ou même Kurt Cobain (dans un registre plus grunge), qui ont utilisé leur guitare pour exprimer une sensibilité brute et une mélancolie fascinant le public. Leurs chansons étaient des confessions, et la guitare était le confident qui portait leur message, créant un lien intime et vulnérable avec l'auditeur.

■ Le Séducteur Charismatique

La guitare est aussi, inversement, l'instrument du charisme. Des guitaristes comme Slash de Guns N' Roses, avec son chapeau haut-de-forme et sa Les Paul, sont devenus des icônes de la coolitude et de la rébellion séductrice. Son style est puissant, mais il est aussi habité par une mélodie qui peut être incroyablement romantique, comme en témoigne le solo sur "November Rain". On peut également penser à Prince, qui maniait la guitare avec un mélange de virtuosité et de sensualité, faisant de son instrument un prolongement de son jeu de scène audacieux.

Cette image de séducteur est très présente dans le rock 'n' roll, où la guitare a souvent été un accessoire incontournable du spectacle et du charisme des musiciens. Elle est un instrument qui permet d'exprimer des émotions fortes, de la mélancolie la plus profonde à la passion la plus débridée, ce qui en fait l'outil parfait pour un artiste qui cherche à séduire son public par son talent et sa sensibilité.

Au-Delà de la Technique : La Guitare comme Voix de l'Émotion

La capacité d'un guitariste à toucher l'auditeur au plus profond de lui-même va bien au-delà de la technique pure. C'est le choix des notes, le phrasé, le sustain, le vibrato et, surtout, la capacité à « parler » avec l'instrument qui créent une connexion émotionnelle durable.

Eric Clapton, souvent surnommé « God » (Dieu), a perfectionné l'art de l'émotion au fil du temps. Si, à ses débuts, son jeu transmettait une intensité brute, capable d'exprimer la colère et la passion, c'est sur des morceaux plus intimes, comme "Tears in Heaven", qu'il révèle la profondeur de son art. Sa guitare acoustique ne fait pas qu'accompagner sa voix ; elle est une lamentation, un cri de douleur muet. Chaque note est pleine de chagrin et de vulnérabilité, et son jeu est d'une délicatesse qui touche directement le cœur de l'auditeur. Il utilise sa guitare comme un exutoire personnel, transformant une tragédie en une œuvre d'art bouleversante.

Mark Knopfler incarne une approche tout aussi émotionnelle, mais axée sur l'élégance et la narration. Il n'est pas dans la démonstration de force, mais dans l'art de raconter des histoires sans mots. Ses solos sont des dialogues mélodiques. Sur des titres comme "Brothers in Arms", sa guitare semble soupirer, exprimant le poids et la tristesse de thèmes sérieux. Il n'a pas besoin de saturation ou d'effets complexes ; sa seule dextérité et son sens du phrasé suffisent à créer une atmosphère de mélancolie ou de contemplation.

Quant à Bob Dylan, même s'il n'est pas un guitariste virtuose au sens technique, la guitare est au cœur de son art. Sa guitare acoustique sur ses chansons folk est un simple mais puissant véhicule pour ses textes. C'est le son du troubadour, du poète qui dénonce l'injustice. Lorsqu'il passe à l'électrique au milieu des années 60, sa guitare n'est plus seulement un instrument : elle devient un acte de rébellion artistique, un son brut et "sale" qui choque les puristes mais est en parfaite adéquation avec la rage et la complexité de ses paroles. C'est la guitare qui porte l'urgence et la révolution de son message.

Ces trois musiciens, avec des approches radicalement différentes, montrent que la guitare est l'instrument de l'émotion par excellence. Elle peut être une extension fidèle du cœur, de l'esprit, et de l'âme de l'artiste.

Le pont entre l'intime et le spectacle

Il est fascinant de constater comment un seul et même instrument peut servir d'outil narratif pour un genre aussi introspectif que le blues, et de véhicule de puissance et de spectacle pour le rock.

La guitare est bien plus qu'un simple instrument ; elle est une véritable extension de la voix de l'artiste, un support immédiat pour ses émotions et son message. C'est ce qui la rend si puissante et si intime.

Prenons l'exemple de Neil Young. Sa guitare acoustique sur des titres comme "Heart of Gold" n'est pas juste une mélodie d'arrière-plan ; elle porte la mélancolie et la simplicité du propos. Quand il passe à l'électrique pour un morceau comme "Like a Hurricane", le son devient un ouragan de distorsion et de feedback, reflétant le chaos et l'intensité des sentiments. La guitare devient le vecteur de l'émotion brute, sans avoir besoin de mots.

Chez les guitaristes de blues, comme nous l'avons évoqué, c'est encore plus vrai : chaque note, chaque vibrato est un soupir, un cri. C'est l'âme de l'artiste qui parle à travers le bois et les cordes.

Deux Approches, Une Même Passion : La Guitare au Service du Message

Les deux artistes suivants illustrent parfaitement la manière dont ils utilisent leur instrument pour véhiculer leur message : Bruce Springsteen et Joe Bonamassa.

Springsteen ne se distingue peut-être pas par une virtuosité technique pure à la guitare, mais son instrument, sa célèbre Fender Esquire/Telecaster, est littéralement la voix de son propos. Elle est l'instrument de l'homme de la rue, de l'ouvrier, et ses riffs et accords, simples mais puissants, sont l'écho des histoires qu'il raconte sur la vie, le travail et l'espoir. Sa guitare est une véritable compagne de route, une extension de son identité artistique et le socle de ses chansons, qui sont de véritables hymnes.

À l'inverse, Joe Bonamassa représente une autre facette de cette connexion. C'est un virtuose incontestable, mais sa technique n'est jamais un simple étalage de talent. Elle est entièrement au service de l'émotion du blues. Chaque note qu'il joue, chaque inflexion, est empreinte de l'histoire du genre. Sa collection de guitares vintage n'est pas qu'une accumulation ; elle témoigne de sa profonde passion pour l'histoire du blues et du rock, et chaque instrument semble lui permettre de se connecter à une âme différente de la musique qu'il interprète. Il utilise sa guitare pour rendre hommage, pour perpétuer une tradition tout en y apportant sa touche personnelle.

Ces deux approches montrent clairement la diversité de la relation entre le musicien et son instrument. La guitare peut être soit un simple support de l'histoire racontée, soit le cœur battant de la performance.

Guitare et Personnalité : L'Émotion Brute de Gilmour, la Finesse de Knopfler

David Gilmour et Mark Knopfler sont deux des exemples les plus éclatants de cette idée, mais ils l'incarnent de manières très différentes. Cela renforce l'idée que la guitare est une véritable extension de la personnalité de l'artiste.

Le solo de David Gilmour sur "Comfortably Numb" est un solo à l'âme immense. Son jeu est caractérisé par un sentiment de grandeur, d'espace et d'émotion pure. Il utilise les silences, la réverbération et un sustain quasi-infini pour créer des phrases mélodiques qui ne sont pas de simples notes, mais des histoires en soi. C'est un jeu qui respire, qui prend son temps.

Sa technique n'est pas axée sur la vitesse, mais sur la justesse de la note, sur le feeling, sur la capacité à faire chanter sa Fender Stratocaster pour exprimer une profonde mélancolie ou une grande ferveur. Son solo est une catharsis, un cri muet qui traverse les cieux.

À l'opposé, le solo de Mark Knopfler sur "Sultans of Swing" est un chef-d'œuvre de dextérité et d'élégance. Son style de jeu sans médiator, le fingerpicking, lui donne un contrôle absolu sur chaque note, chaque nuance. Son jeu est à la fois incroyablement précis et d'une fluidité parfaite, teinté d'une touche jazzy et bluesy. Le solo de Sultans of Swing est une narration à part entière; chaque passage semble raconter une scène de l'histoire du groupe de jazz qu'il décrit dans la chanson. Le solo n'est pas une explosion d'émotion, mais une conversation, une démonstration de maîtrise et de finesse.

On distingue d'un côté la puissance émotive de Gilmour et de l'autre la finesse narrative de Knopfler. Ils représentent deux conceptions distinctes du solo de guitare, mais dans les deux cas, c'est leur personnalité unique qui s'exprime pleinement à travers leur instrument, rendant leurs solos immédiatement reconnaissables et intemporels.

Le Guitariste Divinisé : L'Admiration Transcendant la Musique

La perception du guitariste comme une figure divine est un phénomène bien réel, et elle constitue la culmination de tout ce que nous avons exploré. Cette « divinisation » se manifeste par une admiration qui dépasse la simple appréciation musicale pour atteindre un niveau de vénération. L'auditeur a véritablement l'impression que le musicien est doté d'un pouvoir surnaturel.

Jimi Hendrix en est l'exemple le plus éclatant. Il n'était pas un simple guitariste, mais un magicien, un alchimiste qui transformait le son. Sa capacité à faire « parler » sa guitare, à utiliser le feedback et les effets de manière si créative, était perçue comme un don venu d'un autre monde. Sa performance à Woodstock, avec son solo sur "The Star-Spangled Banner",  demeure un moment mythique où la guitare devient l'instrument d'une déclaration politique et artistique monumentale.

Eric Clapton, fut littéralement surnommé « God » (Dieu) à Londres au milieu des années 60. Ce graffiti célèbre symbolisait une admiration sans bornes pour sa maîtrise du blues. Il était perçu comme un être supérieur, celui qui avait la capacité de canaliser l'essence même du blues à travers ses doigts.

Cette perception est souvent liée à la virtuosité technique qui semble défier les lois de la physique, mais aussi à une profondeur émotionnelle qui semble venir de l'âme elle-même. Quand un guitariste est capable de vous donner des frissons, de vous couper le souffle par une seule note, il ne joue plus de la musique : il la transcende.

La Guitare : De l'Instrument du Diable à la Somme des Mythes

L'image du diable et du tentateur est très pertinente et va de pair avec l'idée du « mauvais garçon » que nous avons évoquée. C'est une facette essentielle du mythe de la guitare, dont les racines sont profondément ancrées dans l'histoire de la musique.

■ La Guitare : L'Instrument de la Transgression

Cette imagerie provient directement du blues. La légende de Robert Johnson vendant son âme au diable à un carrefour en échange de son talent en est la plus célèbre illustration. Dans les communautés du Sud des États-Unis, le blues était parfois perçu comme une musique « du diable », car il parlait de désirs terrestres, de passion, d'errance et d'une vie en marge des codes moraux et religieux. Le son brut, expressif et plaintif de la guitare était l'instrument parfait pour cette expression.

Cette idée a été reprise et amplifiée dans le rock 'n' roll et le hard rock. Pour les générations plus anciennes, le rock était une force subversive qui détournait les jeunes du chemin de la vertu. Les riffs saturés de la guitare électrique, le volume assourdissant et les solos débridés étaient vus comme la bande-son de la rébellion.

▪︎ Le Rock et la Menace

Des groupes comme Led Zeppelin ont été accusés de véhiculer des messages sataniques, et la guitare de Jimmy Page était au cœur de ces accusations. Son utilisation de la distorsion, du feedback et des riffs lourds a conféré à la guitare une dimension mystique et parfois menaçante.

Des musiciens comme Tony Iommi de Black Sabbath, cofondateur du heavy metal, ont puisé dans le mythe de la sorcellerie et des forces obscures pour créer leur son. La guitare d'Iommi n'était pas un instrument de joie, mais de peur et de chaos, et cette imagerie a fasciné des millions d'auditeurs.

La guitare, avec sa capacité à créer des sons dissonants et puissants, est devenue l'instrument idéal pour explorer les thèmes de la transgression, de l'excès et du danger. Elle est le parfait outil du tentateur, qui attire l'auditeur vers une musique qui défie l'ordre établi.

Tout ce que nous avons exploré — le solitaire, le rebelle, le séducteur, l'émotif, la divinité, et même le diable — montre que la guitare est bien plus qu'un simple instrument de musique.

C'est un symbole culturel complexe et multifacette qui porte en lui tout un éventail d'images et de mythes puissants. Le guitariste, par extension, devient une figure qui incarne toutes ces facettes, ce qui explique sa place unique et fascinante dans la culture populaire.

Le Dernier Mot : La Guitare, Instrument du Rêve et de l'Aspiration

La liste des guitaristes qui ont marqué l'histoire est en effet immense. Parmi eux, Charlie Christian n'est peut-être pas connu du grand public, mais son impact est monumental. Il fut l'un des premiers à utiliser la guitare électrique dans le jazz de manière soliste, sortant l'instrument du rôle d'accompagnateur rythmique pour en faire une voix expressive et mélodique. C'est lui qui a ouvert la voie à tous les guitaristes de jazz qui ont suivi.

L'incarnation de ce lien va même plus loin. Lucille, la célèbre guitare de B.B. King, est l'exemple parfait de la fusion entre un musicien et son instrument. Elle n'est pas qu'un morceau de bois et de cordes ; elle est un personnage à part entière, avec son âme et sa propre voix. Les notes qu'elle produit ne sont pas de simples notes, mais des lamentations, des soupirs et des cris. B.B. King ne jouait pas avec sa guitare, il la faisait chanter.

Kirk Hammett (de Metallica) incarne, lui, le côté viscéral et brutal que nous avons évoqué. Ses solos, souvent remplis de wah-wah, sont des décharges d'énergie, de la fureur pure, et ils sont un reflet direct de la colère et de l'agressivité qui sont au cœur de la musique de Metallica.

Chacun de ces artistes, qu'il soit un innovateur discret comme Christian, une légende du blues comme King, ou une icône du metal comme Hammett, a utilisé la guitare pour exprimer quelque chose d'unique et de personnel. Ils prouvent que, peu importe le genre musical, la guitare reste l'un des instruments les plus puissants pour incarner la personnalité et les émotions de son musicien.

La Guitare, Objet de Culte et Symbole d'Espoir

C'est cette puissance expressive qui crée la fascination pour la guitare : elle est l'instrument du rêve et de l'aspiration.

La pochette de l'album "Still Got the Blues" de Gary Moore est incroyablement évocatrice. Cette image – un jeune garçon dans sa chambre avec sa guitare et ses posters de héros – capture parfaitement l'essence de ce rêve. Elle symbolise la transmission de la passion, le lien entre les générations de musiciens et la façon dont la guitare devient un objet de culte, un ticket vers une autre vie.

La guitare, à travers les riffs et les solos de ses maîtres, est capable de créer une connexion intense, non seulement entre l'artiste et son instrument, mais aussi entre cet artiste et son public. Elle est le canal par lequel l'émotion circule. Les solos que nous avons en tête ne sont pas de simples notes. Ce sont des moments d'évasion, de catharsis, qui nous font vibrer et nous transportent.

Le lien entre l'instrument et les fans est un sujet fascinant en soi. Il montre que la guitare n'est pas seulement un outil de création, mais aussi un symbole d'espoir et de passion partagée.













● Merci à Florianne et Gemini. J'espère que cet échange vous a plu autant que le solo de 'Comfortably Numb'. Sans vous, j'aurais été complètement à côté de mes pompes !

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