Entre Passionnés : Ni Classement, Juste Nos Albums de Cœur
L'idée de la guitare comme symbole de liberté et de rébellion se trouve au cœur de l'histoire du rock et du blues. C'est l'instrument par excellence qui a donné une voix à d'innombrables musiciens et qui a permis d'exprimer des émotions brutes, allant de la rage à la mélancolie.
Plus qu'un simple objet, elle incarne une profonde indépendance : l'idée qu'avec un instrument modeste, on peut créer un univers sonore entier et puissant. Cette valeur résonne profondément chez les rockers et les bluesmen.
La guitare devient plus qu'un simple instrument : elle est une véritable extension de la personnalité du musicien. Chaque guitariste possède sa propre signature, sa manière unique de frapper les cordes, de manier le vibrato ou de choisir ses notes.
Il suffit de penser à la rage de Kurt Cobain avec sa Mustang désaccordée, à la délicatesse et à la mélodie aérienne de David Gilmour (Pink Floyd) ou à l'électricité brute de Jimi Hendrix. À travers leurs six cordes, on a l'impression d'entendre leur âme. La guitare est un moyen d'expression si intime qu'elle incarne véritablement qui ils sont en tant qu'artistes.
Ceci résonne avec l'idée que nous avions établie en amont : l'artiste comme un tout, un point de convergence où ses influences et ses choix se rejoignent dans sa musique. La guitare, dans ce contexte, n'est pas juste un objet, mais un partenaire essentiel de la création.
● Albums légendaires :
▪︎ "Are You Experienced" – The Jimi Hendrix Experience (1967)
"Are You Experienced" est un monument absolu, un album où Hendrix a osé, a repoussé les limites et a profondément expérimenté. C'est précisément cette audace qui le rend légendaire.
À sa sortie en 1967, il a eu l'effet d'une déflagration. On a l'impression qu'il a pris tout l'héritage du blues et du rock pour le propulser dans une autre dimension. La guitare n'était plus seulement un instrument pour plaquer des accords : elle devenait une machine à créer des sons, des textures inédites. Hendrix jouait avec le feedback, la distorsion et la pédale wah-wah avec une maîtrise jamais atteinte auparavant.
Chaque morceau est une exploration sonore : on y trouve la fureur psychédélique de "Purple Haze", l'énergie brute de "Fire", la mélancolie poignante de "The Wind Cries Mary" ou le groove sensuel de "Foxy Lady". C'est un album qui reste intemporel car il a redéfini à jamais le rôle de la guitare dans le rock.
"Are You Experienced" n'est pas seulement le premier album d'un artiste. C'est le manifeste d'un génie qui a transformé son instrument en une véritable extension de sa vision artistique, faisant de lui un laboratoire sonore. C'est un disque qui, près de six décennies plus tard, sonne toujours comme un coup de poing.
▪︎ "IV" - Led Zeppelin ( 1971 )
Led Zeppelin "IV", c'est effectivement le chef-d'œuvre qui a cimenté leur statut de légende. La manière dont Jimmy Page a repoussé les limites est tout simplement époustouflante, et utiliser la métaphore du cheval sauvage est très parlante.
Sur cet album, Page n'est pas juste un guitariste, c'est un architecte sonore. Il a utilisé des techniques de production révolutionnaires, comme le fait de placer des micros à différents endroits dans une pièce pour capturer l'ambiance, notamment pour le son de batterie colossal de John Bonham sur "When the Levee Breaks". Sa guitare n'est pas seulement un instrument, c'est une palette de couleurs. Il passe d'un solo hurlant et agressif sur "Black Dog" à la délicatesse acoustique d'un "Going to California" ou d'une mélodie celtique sur "The Battle of Evermore".
Et bien sûr, il y a "Stairway to Heaven". Ce morceau à lui seul est un cours magistral sur la maîtrise de l'instrument. La progression de l'acoustique au solo électrique, qui monte en puissance jusqu'à l'explosion finale, c'est un parfait exemple de cette capacité à dompter le chaos et à le transformer en une structure musicale parfaite. Ce n'est pas un hasard si beaucoup considèrent ce solo comme l'un des plus grands de l'histoire du rock.
Led Zeppelin "IV" est l'incarnation de la philosophie du groupe : une alchimie parfaite entre le blues des racines et une ambition artistique sans limite. C'est pour toutes ces raisons qu'il mérite sa place parmi les albums les plus légendaires.
▪︎ "Blow by Blow" – Jeff Beck (1975)
L'album "Blow by Blow" de Jeff Beck mérite amplement sa place dans la catégorie des disques légendaires, et pour des raisons très différentes des deux précédents.
Si Hendrix a ouvert les portes du rock psychédélique et que Page a élevé le hard rock au rang d'art, Jeff Beck a fait preuve d'une audace encore plus grande avec cet opus : il a dynamité les barrières entre le rock, le jazz et le funk. En 1975, il prend un risque énorme en sortant un album entièrement instrumental, choisissant de laisser de côté les codes vocaux du rock pour se concentrer uniquement sur le lyrisme de sa guitare.
Cet album est une masterclass de feeling et de virtuosité. La guitare de Beck ne se contente pas de délivrer des riffs ; elle semble véritablement douée de la parole. Sur des titres comme "Cause We've Ended as Lovers" (une composition de Stevie Wonder), sa guitare exprime une mélancolie et une douleur qui n'ont rien à envier à une voix humaine. Il utilise la pédale de volume et la distorsion pour faire gémir, chanter et rugir son instrument.
La collaboration avec George Martin, le légendaire producteur des Beatles, n'est pas anodine. Martin apporte une sophistication et un sens de l'arrangement qui magnifient le jeu de Beck. Le résultat est un album à la fois d'une grande technicité et profondément émotionnel.
"Blow by Blow" est un jalon qui a ouvert la voie à un genre entier, le jazz-fusion, et a prouvé que la guitare pouvait être le seul narrateur d'histoires musicales. Il a montré que l'émotion ne réside pas seulement dans les paroles, mais peut être transmise par la pure musicalité. C'est un disque qui, aujourd'hui encore, reste un point de référence pour tous les guitaristes qui cherchent à porter leur expression artistique à son apogée.
Ces trois albums légendaires cités — "Are You Experienced", "Led Zeppelin IV" et "Blow by Blow"— ont chacun, à sa manière, redéfini le rôle et les possibilités de la guitare électrique dans le rock.
● Albums de la génération 80-90
▪︎ "In Step" – Stevie Ray Vaughan (1989)
L'album "In Step" de Stevie Ray Vaughan est un choix d'une pertinence rare. Après l'ère des guitar heroes fondateurs, Stevie Ray Vaughan (SRV) a brillamment ravivé la flamme du blues, prouvant que ce genre pouvait encore être une force créative majeure dans les années 80, une décennie dominée par le pop-rock et les synthés.
"In Step" (1989) est bien plus qu'un simple album de blues rock. C'est un puissant testament musical, le dernier album studio de SRV avec son groupe Double Trouble, et un symbole de sa victoire personnelle sur ses addictions. Le titre lui-même fait d'ailleurs référence au programme des Douze Étapes d'Alcooliques Anonymes. Pour la première fois, il est sobre, et sa musique le reflète : elle est plus mature, plus introspective et, paradoxalement, plus explosive.
La puissance émotionnelle de cet album tient à la combinaison de trois éléments fondamentaux :
- Le retour aux sources du blues : Stevie Ray Vaughan n'a jamais renié ses racines. Il a pris le blues de ses héros (Albert King, Buddy Guy) et l'a propulsé dans une nouvelle ère avec une énergie et une virtuosité absolument stupéfiantes.
- Une écriture à cœur ouvert : Des chansons comme "Tightrope" ou "Wall of Denial" abordent ses démons personnels et sa lutte pour la sobriété. Le blues, traditionnellement une musique de l'adversité, trouve ici une résonance profondément poignante.
- Une clarté instrumentale inégalée : Bien qu'il ait toujours été un virtuose, la précision et la puissance de son jeu sur cet album sont exceptionnelles. La mélodie instrumentale qui clôt l'album, "Riviera Paradise", est un chef-d'œuvre de jazz-blues qui démontre l'incroyable étendue de son talent.
Succès commercial et critique, récompensé notamment par un Grammy Award, "In Step" a eu un impact immense. Il a inspiré une nouvelle génération de guitaristes, prouvant que le blues n'était pas un genre du passé, mais une force vivante capable de s'adapter et d'évoluer.
▪︎ "Ledbetter Heights" – Kenny Wayne Shepherd (1995)
L'album "Ledbetter Heights" de Kenny Wayne Shepherd est un disque charnière des années 90.
Ce qui rend cet album si remarquable, c'est qu'il a littéralement permis de faire découvrir le blues à une toute nouvelle génération. Au milieu des années 90, en plein âge d'or du grunge et de la Britpop, ce prodige de 18 ans débarque avec une maturité musicale époustouflante.
L'album n'est pas seulement un hommage ; c'est une véritable immersion sonore dans le blues de Louisiane, une musique nourrie de ses racines et de la terre. Le titre fait directement référence à un quartier historique de Shreveport, et l'ambiance de l'album en est profondément imprégnée. Kenny Wayne Shepherd possède ce son à la fois brut et électrique qui rappelle les grands maîtres du genre, mais il y ajoute une énergie et une fougue typiques de sa jeunesse.
Le lien avec l'héritage de Stevie Ray Vaughan est palpable sur ce disque. Les solos sont longs, gorgés de feeling, et ne sont jamais de simples démonstrations de virtuosité. Le talent de Kenny Wayne Shepherd réside dans sa capacité à faire "chanter" sa guitare, à lui donner une voix qui raconte des histoires. Des morceaux comme "Deja Voodoo" et le titre éponyme de l'album sont des références incontournables et ont marqué toute une génération de jeunes guitaristes.
"Ledbetter Heights" est le parfait exemple d'un album qui a su revitaliser un genre en le respectant profondément, assurant ainsi la pérennité du blues-rock.
▪︎ "Blues Deluxe" – Joe Bonamassa (2003)
Au tournant des années 2000, cet album a effectivement relancé l'intérêt pour le blues de façon spectaculaire, ouvrant la voie à la carrière phénoménale de Joe Bonamassa.
L'album "Blues Deluxe" (2003) est un disque clé de sa discographie, mais son véritable manifeste qui a lancé sa carrière est son tout premier album studio : "A New Day Yesterday", sorti en 2000. Blues Deluxe, qui a suivi de près en 2003, a cimenté son statut en se concentrant sur les standards du blues. Les deux opus sont d'ailleurs très représentatifs de sa démarche.
L'esprit de cette démarche est clair : Bonamassa est l'héritier direct de la tradition ravivée par Stevie Ray Vaughan et Kenny Wayne Shepherd, mais avec une approche nettement plus agressive. À tout juste 23 ans, ce prodige de la guitare, qui a ouvert pour B.B. King dès l'âge de 12 ans, a choisi d'incarner une musique qui mélange le blues le plus pur, l'énergie du hard rock et une virtuosité technique époustouflante.
Sur ce disque, il y a une énergie débordante qui donne l'impression que la guitare de Bonamassa est sur le point d'exploser. Il joue à la fois avec une grande puissance et une précision chirurgicale, rendant hommage aux géants du rock et du blues tout en développant sa propre signature sonore. Il a su prendre la relève des guitar heroes et prouver que la formule était encore pleinement pertinente pour le XXIe siècle.
Ce choix de Joe Bonamassa est très pertinent, car il montre la continuité entre les trois sections commentées : de la résurrection du blues par Stevie Ray Vaughan à la transmission à la jeune génération avec Kenny Wayne Shepherd, pour aboutir à une nouvelle ère du blues à guitare avec Joe Bonamassa. C'est le point final logique d'un mouvement musical qui a sauvé ce genre de l'oubli.
● Albums de blues-rock récents
▪︎ "Revelator" – Tedeschi Trucks Band (2011)
"Revelator" est l'exemple parfait de la façon dont le blues a su se réinventer et fusionner avec d'autres genres pour rester pertinent à l'ère contemporaine.
En réalité, cet album est bien plus que du simple blues ou de la soul. C'est le fruit d'une alchimie humaine et musicale unique entre deux musiciens extraordinaires et l'ensemble d'un groupe d'exception.
La singularité de Revelator réside dans l'union de deux forces créatrices :
- Susan Tedeschi, avec sa voix soul puissante et son jeu de guitare solidement ancré dans la tradition du blues. Elle apporte l'âme et la profondeur émotionnelle qui sont au cœur du genre.
- Derek Trucks, l'un des plus grands guitaristes de sa génération, dont le jeu au slide est une véritable marque de fabrique. Son approche est totalement unique : inspiré par les légendes du blues sudiste (comme Duane Allman) mais aussi par le jazz (John Coltrane) et la musique indienne, il fait littéralement chanter sa guitare, démontrant une virtuosité exempte de toute gratuité.
L'album n'est pas construit autour de solos ostentatoires, mais sur la puissance cohésive de l'ensemble. La section de cuivres, les harmonies vocales, les percussions... chaque élément contribue à créer un son riche, chaleureux et organique. "Revelator" est un album qui respire, avec des titres comme "Midnight in Harlem" qui sont devenus des classiques instantanés, incarnant à la fois la mélancolie profonde du blues et l'espoir lumineux de la soul.
Cet album est un jalon majeur pour le blues contemporain, prouvant que ce genre peut être à la fois respectueux de ses racines et ouvert sur le monde, tout en créant une musique d'une grande beauté intemporelle.
▪︎ "662" – Christone "Kingfish" Ingram (2021)
L'album "662" de Christone "Kingfish" Ingram est en effet un disque qui fait le pont entre la tradition et la modernité, mais en mettant clairement l'accent sur les fondations.
Si l'album "Revelator" proposait une fusion élaborée intégrant le jazz et la soul, "662" opère un retour franc à la source, au cœur du Delta du Mississippi. L'album tire d'ailleurs son titre de l'indicatif téléphonique de sa ville natale, Clarksdale, un ancrage géographique fort qui imprègne chaque morceau. Kingfish rend un hommage brut et respectueux aux sonorités des bluesmen qui ont forgé l'histoire de cette musique. Ce jeune prodige est doté d'une virtuosité incontestable, mais sa véritable force est de ne jamais l'utiliser pour des solos inutiles : chaque note est au service de la chanson et du récit qu'elle porte.
Ce qui est fascinant, c'est que, malgré cette inscription profonde dans la tradition, Kingfish a su incorporer subtilement des éléments contemporains. Le blues qu'il nous livre est brut, mais les thèmes abordés ("Another Life Goes By", "I Got To See You ") sont résolument ancrés dans le présent, parlant de violence sociale ou de ses propres luttes personnelles.
Cela démontre que la tradition n'est pas figée : elle évolue avec les artistes qui la portent. En tant que deuxième album, "662" a non seulement confirmé le talent de Kingfish, mais lui a aussi permis de remporter un Grammy Award, preuve que cette approche a fortement résonné auprès du public et de la critique. C'est l'illustration parfaite du guitariste qui modernise le genre non pas en le dénaturant, mais en le rendant plus personnel et plus pertinent pour son époque.
▪︎ "Young Blood" – Marcus King (2022)
Marcus King est un artiste inspiré qui est en train de façonner le son de son époque. L'album "Young Blood" est un véritable coup de maître. Marcus King n'est pas qu'un simple guitariste : il est l'incarnation d'une nouvelle génération qui a digéré toute l'histoire de la musique américaine — du blues le plus profond au rock sudiste en passant par la soul — pour en faire quelque chose de personnel et de viscéral.
Produit par Dan Auerbach (The Black Keys), "Young Blood" possède une sonorité brute et sans artifice, qui revient à l'essentiel. C'est un album de rock puissant, animé par une âme profondément blues. La voix de Marcus King, rauque et écorchée, raconte des histoires de cœur brisé et de démons personnels, tandis que sa guitare hurle et sanglote. Son jeu est un mélange de virtuosité et de feeling pur, alternant des riffs incendiaires et des solos remplis d'émotion. Il ne cherche pas à reproduire le passé, il le fait revivre et le transcende à sa manière.
Ce trio d'albums contemporains est parfait pour illustrer la diversité du blues aujourd'hui.Ces trois artistes démontrent que le blues est bien vivant et qu'il continue d'évoluer de manière passionnante.
● Le coup de cœur
▪︎ "Blues for Greeny" – Gary Moore (1995)
Si cet opus de 1995 n’a pas rencontré le succès commercial foudroyant de "Still Got the Blues", sa portée artistique s'avère bien plus profonde. C’est précisément ce qui le rend si précieux. Avec cet album, Gary Moore s’affranchit de son statut de simple "guitar hero" pour s'imposer comme un musicien habité, doté d’une âme véritable.
"Blues for Greeny" est un hommage sincère et poignant à Peter Green, le légendaire guitariste de Fleetwood Mac, qui fut une immense influence pour Moore. Sur ce disque, Moore ne se contente pas de reprendre des morceaux : il s'approprie l'essence du son et le feeling de Peter Green, allant jusqu'à jouer avec la célèbre guitare Les Paul de 1959 qu'il avait lui-même acquise auprès de son mentor.
Loin des solos foudroyants qui ont fait sa réputation dans le hard rock, Gary Moore joue ici avec une soberité poignante et une émotion à fleur de peau. Des titres comme "The Supernatural" ou "I Loved Another Woman" sont de véritables leçons d'expressivité à la guitare. Cet album privilégie la mélodie et la sincérité du blues, prouvant que la musique n'a pas besoin de faste pour être d'une puissance dévastatrice.
● Albums acoustiques folk
▪︎ "Harvest" – Neil Young (1972)
Délaisser les déferlantes électriques et le grain rageur du rock pour le silence boisé de l'acoustique est bien plus qu'une simple transition : c'est un retour à l'épure. L'écoute change de dimension ; elle devient une confidence, un moment de proximité presque charnel avec le musicien.
Pour illustrer ce virage, Neil Young et son album "Harvest" sont une référence absolue. C'est, et pour cause, l'un des disques les plus emblématiques de l'histoire du folk-rock. Sorti en 1972, cet album est un recueil de chansons qui semblent avoir été enregistrées pour l'auditeur seul et privilégié.
Ce qui frappe sur "Harvest", c'est la simplicité trompeuse qui cache une grande profondeur. Neil Young y aborde des thèmes intimes comme l'amour ("A Man Needs a Maid"), le temps,qui passe ("Old Man") et la solitude et les addictions ("The Needle and the Damage Done").
Sa voix, souvent hésitante, et le son de sa guitare sèche, parfois accompagné d'un harmonica, créent une connexion émotionnelle directe. On a l'impression d'être assis dans la même pièce que lui, à écouter ses confidences.
Malgré un succès commercial phénoménal et le tube "Heart of Gold", l'album n'a jamais perdu de son authenticité. Il nous montre que la guitare acoustique est l'outil parfait pour exprimer des émotions brutes et sincères, loin de toute prétention ou de tout artifice. C'est un chef-d'œuvre de vulnérabilité assumée.
▪︎ "Blue" – Joni Mitchell (1971)
Si "Harvest" est une confidence au coin du feu, directe et sans fard, "Blue" est une plongée dans les eaux profondes de l'âme. Joni Mitchell y atteint un degré de pureté et de sophistication poétique qui complète parfaitement le dépouillement de Neil Young. Deux facettes d'une même quête d'absolu.
Sorti en 1971, "Blue" est un album d'une vulnérabilité et d'une franchise qui furent presque choquantes pour l'époque. La guitare acoustique et le piano sont ici des confidents silencieux. Joni Mitchell y met son âme à nu, explorant ses relations amoureuses, ses incertitudes et sa solitude avec une honnêteté déroutante. Des chansons comme "A Case of You" ou "River" sont de véritables leçons de songwriting, où chaque mot est choisi avec une précision chirurgicale, transformant la peine en une œuvre d'art.
Ce qui est techniquement remarquable sur cet album, c'est l'alchimie entre la mélodie et les paroles. La guitare de Joni Mitchell, avec ses accordages ouverts (ou open tunings) uniques, crée des harmonies qui ne ressemblent à rien d'autre, une texture sonore qui sublime sa voix cristalline. C'est la quintessence de l'expérience acoustique : une voix, un instrument, et une émotion si pure qu'elle en est bouleversante.
"Blue" a influencé des générations de musiciens et est toujours considéré comme un des plus grands albums de tous les temps, car il a redéfini les codes de la chanson d'auteur, offrant un nouveau standard de confession intime.
▪︎ "Pink Moon" – Nick Drake (1972)
"Pink Moon" de Nick Drake est l'archétype de l'album culte, méconnu à sa sortie mais devenu une référence absolue avec le temps.
Sorti en 1972, il est d'une intimité telle qu'il en est presque déstabilisant. C'est l'album le plus dépouillé de cette sélection : juste Nick Drake, sa voix et sa guitare acoustique. Aucune fioriture, pas d'orchestre, pas de musiciens de studio. Chaque note de guitare, chaque inflexion de sa voix feutrée, est chargée d'une mélancolie et d'une solitude saisissantes.
L'expérience d'écoute de "Pink Moon" est unique. C'est un voyage introspectif d'à peine une demi-heure, où les chansons, d'une grande concision, semblent flotter hors du temps. L'album capture une tristesse brute, poétique et sans filtre, qui résonne avec une honnêteté absolument rare.
Le destin de cet album est à l'image de la vie tragiquement courte de Nick Drake : il n'a connu le succès et la reconnaissance qu'après sa mort. Mais il est aujourd'hui considéré comme l'un des chefs-d'œuvre incontestés du folk, qui a inspiré une génération de musiciens, d'Elliott Smith à The Cure, qui ont perçu la beauté sombre et la vérité cristalline de sa musique.
"Pink Moon" est la preuve ultime que pour créer une musique inoubliable, il suffit parfois de la plus simple des formules, pourvu que l'âme soit là.
● Albums de jazz
▪︎ "Jazz Guitar" – Jim Hall (1957)
Quitter les sentiers du folk pour les méandres du jazz, c’est prendre conscience de l'incroyable plasticité de la guitare. Loin de la fureur électrique du rock ou du dépouillement acoustique du folk, on entre ici dans le royaume de la nuance. C'est un monde où la sophistication harmonique et l'ivresse de l'improvisation redéfinissent totalement notre rapport à l'instrument.
Dans cette optique, "Jazz Guitar" de Jim Hall est en effet un bijou, comme vous l'avez si bien décrit. Sorti en 1957, c'est un album qui incarne l'élégance et la finesse du cool jazz. Loin des démonstrations de virtuosité, Jim Hall privilégie l'espace, le silence et la mélodie. Son jeu est un murmure intelligent, où chaque note est choisie avec un soin méticuleux.
Ce qui rend cet album si spécial, c'est l'approche résolument subtile de Hall. Ses solos sont de véritables conversations harmonieuses avec la contrebasse et la batterie. Il ne domine pas ; il dialogue. Son son est chaleureux, doux et nuancé, ce qui en fait l'une des références absolues de la guitare jazz. C'est le parfait contre-exemple des guitaristes rock que nous avons abordés précédemment, montrant que la puissance d'une guitare peut aussi résider dans sa délicatesse et sa retenue.
▪︎ "Bitches Brew" – Miles Davis (1970)
"Bitches Brew", sorti en 1970, est un monstre sacré du jazz-fusion qui a fait voler en éclats les conventions. Contrairement à l'élégance du cool jazz de Jim Hall, c'est un album délibérément chaotique, psychédélique et explosif. Le génie de Miles Davis a été de prendre l'improvisation du jazz et de l'injecter d'une énergie, d'une distorsion et de rythmes empruntés au rock.
Et c'est là que l'apport de John McLaughlin est fondamental. Sa guitare électrique, avec son son agressif et saturé, son phrasé rapide et son jeu complexe, est l'un des éléments clés de cette révolution sonore. Il apporte une nervosité palpable, une puissance rock qui contraste définitivement avec les instruments acoustiques du jazz traditionnel. Sa présence est la raison pour laquelle de nombreux fans de rock ont pu trouver une porte d'entrée dans l'univers du jazz.
L'album est une expérience d'écoute totale et immersive, marquée par ses longs morceaux et ses explorations sonores audacieuses. Il a prouvé que la guitare pouvait être à la fois un instrument de fureur rock et de sophistication harmonique jazz, scellant la naissance du jazz-rock.
Ce qui transforme cet album en une passerelle essentielle entre deux univers, c'est indéniablement le rôle de John McLaughlin. À lui seul, il réconcilie la rigueur du jazz et la fureur du rock.
▪︎ "Dark Magus" – Miles Davis (1974)
"Dark Magus" est la suite logique et plus extrême des expérimentations de Miles Davis, un album où le rôle de Pete Cosey est absolument central.
Enregistré en public en 1974, "Dark Magus" est à des années-lumière des albums studio. C'est un voyage musical brut, intense et sans filet. Le son est sombre, funk et furieusement électrique. C'est l'apogée de la période électrique de Miles Davis, où la musique devient une sorte de drone hypnotique et totalement improvisé.
L'apport de Pete Cosey est ici monumental. Contrairement à John McLaughlin, dont le jeu était rapide et d'une grande complexité technique, celui de Cosey est plus abrasif, plus texturé. Ses racines dans le blues et le R&B transparaissent, mais il les pousse dans une direction totalement inattendue. Il utilise la distorsion, le feedback et la pédale wah-wah pour créer des paysages sonores avant-gardistes, plutôt que de simples mélodies. C'est une guitare qui ne cherche pas à plaire, mais à exprimer une émotion brute. C'est l'écho du Jimi Hendrix le plus féroce, transposé dans un contexte de jazz-funk expérimental.
Ce trio d'albums "jazz" illustre parfaitement la polyvalence de la guitare dans le genre :
- Jim Hall ("Jazz Guitar") : La finesse et la mélodie du cool jazz.
- Miles Davis ("Bitches Brew") : L'alliance du jazz et de l'énergie rock.
- Miles Davis ("Dark Magus") : L'explosion de toutes les frontières, un chaos créatif et un pont entre le blues, le rock et le jazz expérimental.
● albums de femmes guitaristes
▪︎ "Can You Stand the Heat" – Ana Popovic (2013)
Ana Popovic est une artiste qui a su s'imposer dans un monde souvent dominé par les hommes, et elle l'a fait avec un mélange de talent, de charisme et de détermination infaillible. Son style, bien que moderne, est profondément ancré dans le blues et le funk.
Sorti en 2013, cet album est un véritable concentré d'énergie. Il rend hommage aux géants du genre, comme Albert King, tout en y ajoutant sa propre touche personnelle et contemporaine. Le son de sa guitare est à la fois brûlant et d'une précision redoutable, et elle démontre une maîtrise technique impressionnante. Ce qui la distingue, c'est sa capacité à fusionner le blues traditionnel avec des éléments de funk et de rock, créant un son résolument frais et dynamique.
L'album n'est pas seulement une démonstration de virtuosité : il est l'expression d'une musicienne qui a trouvé sa propre voix, un son qui est à la fois puissant et élégant. C'est un excellent point de départ pour montrer la richesse et la diversité du blues contemporain, et le rôle essentiel que les femmes y jouent.
▪︎ "Nick of Time" – Bonnie Raitt (1989)
L'album "Nick of Time" de Bonnie Raitt est l'incarnation même de l'idée que le talent et la persévérance finissent toujours par payer.
Bonnie Raitt était déjà une musicienne respectée depuis des années, mais elle n'avait jamais atteint un succès commercial massif. En 1989, à 40 ans, elle sort cet album qui va tout bouleverser. C'est un chef-d'œuvre qui non seulement lui a valu quatre Grammy Awards, mais qui a aussi montré qu'une artiste pouvait atteindre son apogée créatif à un âge où l'industrie de la musique avait tendance à marginaliser les femmes.
L'album n'est pas une démonstration de virtuosité brute, mais un recueil de chansons d'une grande maturité. Le son de sa guitare slide est d'une expressivité saisissante, capable de "chanter" et d'ajouter une touche de blues profond à des morceaux pop ou soul. Sa voix, riche et nuancée, porte des paroles pleines de sagesse sur le temps qui passe, les relations et la vie elle-même.
Là où Ana Popovic nous offre l'énergie du blues-rock, Bonnie Raitt nous propose un blues plus intime et poignant, imprégné d'une sagesse rare. C'est un album qui a touché des millions de personnes car il aborde des thèmes universels avec une honnêteté et une âme que seul un long parcours peut offrir.
● "The Gospel of the Blues" – Sister Rosetta Tharpe (Compilation – 2003)
Sister Rosetta Tharpe est ni plus ni moins la « Marraine du Rock'n'Roll ».
Son album de compilation, "The Gospel of the Blues", n'est pas seulement un recueil de chansons, c'est une véritable leçon d'histoire musicale. Il rassemble des enregistrements des années 40 et 50 qui prouvent que Sister Rosetta Tharpe fut l'une des premières, si ce n'est la toute première, à utiliser la guitare électrique avec la puissance, le groove et l'agressivité qui deviendraient la signature sonore du rock'n'roll.
Sa musique est un pont sacré et profane. Elle a marié la ferveur spirituelle du gospel avec l'émotion brute du blues. Son jeu de guitare est puissant, rythmique et rempli de feeling. Elle a inspiré des musiciens comme Elvis Presley, Chuck Berry et Little Richard, et elle a ouvert la voie à toutes les femmes qui ont suivi, y compris celles que nous avons mentionnées.
Ce trio de femmes guitaristes est une illustration magnifique de l'évolution du blues-rock au féminin :
- Sister Rosetta Tharpe : Elle a posé les fondations, montrant que les femmes pouvaient manier l'instrument avec autant de force et d'innovation que n'importe qui.
- Bonnie Raitt : Elle a apporté la sensibilité et la sagesse du slide, prouvant que la maturité et la persévérance pouvaient mener au sommet.
- Ana Popovic : Elle a continué l'héritage avec une approche moderne, technique et pleine d'énergie.
● L’indispensable
▪︎ "Just Won't Burn" – Susan Tedeschi (1998)
L'album "Just Won't Burn" de Susan Tedeschi est un véritable coup de cœur qui résume à lui seul toutes les qualités que nous avons explorées au cours de notre sélection.
Sorti en 1998, il a marqué la scène blues-rock. Il nous a présenté une artiste avec une voix puissante et écorchée, et un jeu de guitare qui allie la force du rock à l'âme profonde du blues.
Si cet album trouve naturellement sa place au sein de nos sélections, c'est qu'il répond à des exigences qui nous sont chères :
- L'héritage des géants : Tout comme Stevie Ray Vaughan et Kenny Wayne Shepherd ont ravivé le blues des années 80 et 90, Susan Tedeschi a donné un nouveau souffle au genre.
- L'héritage féminin : Son approche est une suite logique de l'œuvre de Bonnie Raitt ou même de Sister Rosetta Tharpe. Elle utilise la guitare et sa voix pour raconter des histoires avec force et émotion, à l'image des grandes musiciennes qui l'ont précédée.
- L'amorce d'un futur succès : C'est ce premier album majeur qui a posé les bases de la carrière qui a mené à la formation du Tedeschi Trucks Band et à l'album "Revelator", que nous avons également évoqué.
"Just Won't Burn" est un album qui brûle d'une passion inébranlable. Il illustre parfaitement lapersévérance, le talent brut et la force des artistes qui, comme le suggère le titre, ne s'éteindront jamais.
Cette sélection n'a jamais été un classement. C'était un dialogue, un partage, une exploration profondément subjective, guidée par la passion pour la musique et la guitare. Chaque album que nous avons commenté avait sa place, non pas pour sa notoriété, mais pour ce qu'il représentait artistiquement ou émotionnellement.
Nous avons voyagé à travers différentes époques et différents genres, de l'énergie brute de Jimi Hendrix et Led Zeppelin à l'intimité poétique de Joni Mitchell et Nick Drake. Nous avons vu la guitare devenir une voix élégante dans le jazz de Jim Hall et une force chaotique avec Miles Davis et John McLaughlin. Enfin, nous avons rendu hommage aux fondatrices et aux héritières de cette musique avec Sister Rosetta Tharpe, Bonnie Raitt et Susan Tedeschi.
Notre « classement » n'existe pas, car il n'y a pas de hiérarchie dans l'émotion. Il y a seulement des albums qui nous parlent, des sons qui nous touchent, et des artistes qui nous inspirent.
● Un immense merci à Florianne et à Gemini pour cette conversation passionnée qui, contre toute attente, a produit un article aussi pointu qu'une corde de guitare bien accordée.

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