Eric Clapton - Journeyman : Le Pont de la Renaissance
Les années 1970 ont été une période à la fois sombre et incroyablement formatrice pour Eric Clapton. Ses luttes contre la toxicomanie et l'alcoolisme ont failli le détruire, marquant profondément sa vie et l'ensemble de sa carrière.
Après le succès fulgurant de Cream et Blind Faith, et en pleine apogée de Derek and the Dominos — le groupe à l'origine de l'album culte "Layla and Other Assorted Love Songs" — Clapton a sombré dans une grave dépendance à l'héroïne. Cette descente aux enfers coïncide avec son amour non partagé pour Pattie Boyd, l'épouse de son ami George Harrison, un amour qui a sans doute amplifié sa détresse émotionnelle.
Durant cette période, il a dépensé des sommes astronomiques pour sa dépendance, jusqu'à plusieurs milliers de livres sterling par semaine. Reclus dans sa propriété du Surrey, Clapton s'est terré loin des projecteurs. Ses rares apparitions publiques étaient souvent chaotiques. L'exemple le plus tragique reste son évanouissement sur scène lors du Concert for Bangladesh en 1972, une image qui a choqué ses fans et révélé au grand jour l'ampleur de sa déchéance.
Avec l'aide de ses amis, notamment Pete Townshend (The Who), qui a organisé le concert de retour au Rainbow Theatre en 1973 pour le contraindre à sortir de son isolement, Clapton a réussi à se défaire de son addiction à l'héroïne. Malheureusement, ce fut au prix d'une nouvelle dépendance tout aussi destructrice : l'alcoolisme.
Il a lui-même raconté dans son autobiographie qu'il buvait parfois une bouteille entière de brandy avant midi. Il a même donné des concerts allongé sur le dos, incapable de se tenir debout. Bien que ses albums de cette époque, comme “461 Ocean Boulevard”, regorgent de classiques, ils portent parfois l'empreinte de son état. Il a néanmoins réussi à produire des œuvres d'une grande qualité malgré le chaos.
Cette période a eu un impact paradoxal sur sa carrière. D'un côté, il est resté une figure majeure du rock et du blues, mais de l'autre, sa fiabilité était incertaine. Ses performances sur scène étaient en dents de scie et sa vie personnelle, un désastre. Clapton a confié plus tard avoir cru que l'alcool et les drogues étaient nécessaires à sa créativité, une idée fausse mais malheureusement répandue chez les artistes.
Ce n'est qu'au milieu des années 1980 qu'il a réellement entamé un processus de rétablissement sérieux, notamment après la naissance de son fils Conor en 1986. La mort tragique de ce dernier en 1991, événement qui a inspiré la chanson "Tears in Heaven", l'a ancré plus profondément dans sa sobriété.
Cette traversée du désert est essentielle pour comprendre le Clapton qui a enregistré "Journeyman" à la fin des années 1980. Cet album est sorti à une période où il était non seulement sobre, mais aussi en train de retrouver une nouvelle vigueur artistique et personnelle.
Eric Clapton a connu plusieurs tentatives de désintoxication avant d'atteindre une sobriété durable :
- 1982 : Il fait sa première "vraie" tentative sérieuse pour se libérer de l'alcool, avec un séjour au centre Hazelden dans le Minnesota, un établissement renommé. Ce fut un pas essentiel, mais la lutte n'était pas terminée.
- 1987 : Il rechute et retourne en cure. C'est à partir de là que sa sobriété s'est véritablement ancrée et stabilisée. Par la suite, il s'est impliqué activement dans les réunions des Alcooliques Anonymes et a commencé à aider d'autres personnes.
● Les années 1980 ont été tout aussi intenses et complexes sur le plan personnel :
▪︎ Pattie Boyd : Son divorce avec Pattie Boyd a été finalisé en 1988. Leur mariage, marqué par ses addictions et ses infidélités, battait de l'aile depuis longtemps. La fin de cette relation tumultueuse, si inspirante pour certaines de ses chansons (comme "Layla" et "Wonderful Tonight"), a marqué la fin d'un chapitre.
▪︎ Ses enfants :
- Ruth (née en 1985) : C'est un point important souvent méconnu du grand public. Sa fille Ruth est née de sa relation avec Yvonne Kelly, une gestionnaire de studio. Clapton a gardé cette paternité secrète pendant plusieurs années pour protéger sa fille et sa famille.
- Conor (né en 1986) : L'arrivée de Conor, né de sa relation avec Lori Del Santo, a eu un impact énorme sur lui. La paternité a été une source de joie immense et un catalyseur puissant pour sa volonté de rester sobre. Il souhaitait être un père présent et sain pour son fils.
Ces événements — la lutte pour la sobriété et la paternité naissante — ont forgé un nouveau Clapton. L'homme qui entre en studio pour “Journeyman” en 1989 n'est plus le musicien torturé des années 1970 ou le buveur invétéré du début des années 1980. Il est plus posé, plus ancré, même si la vie lui réservera encore d'autres épreuves.
Les années 1980 ont marqué un virage sonore majeur dans la musique populaire, caractérisé par l'omniprésence des synthétiseurs, des boîtes à rythmes et une production souvent très polie et brillante. Pour de nombreux artistes établis de l'ère rock, il était nécessaire de s'adapter pour ne pas paraître dépassé.
● Pour Eric Clapton, cette décennie est incarnée par deux albums clés, tous deux produits en grande partie par Phil Collins :
▪︎ “Behind the Sun” (1985) : Ce premier album montre déjà l'influence de Collins, batteur et producteur très en vogue à l'époque. Sa touche pop-rock est palpable. Des titres comme "Forever Man" ont rencontré un certain succès, mais le son est nettement plus commercial et moins ancré dans le blues pur qui caractérisait Clapton. Les synthétiseurs sont présents et la production est typique des années 80.
▪︎ “August” (1986) : Cet album pousse encore plus loin l'intégration de ce nouveau son. Avec des hits comme "It's In The Way That You Use It" (issu de la bande originale du film "La Couleur de l'argent") et le populaire "Runaway Train" (avec Tina Turner), "August" est un disque résolument ancré dans le son de son époque. La batterie percutante de Collins, les nappes de synthétiseurs et les arrangements léchés sont caractéristiques. Si l'album a séduit un public plus large, il a aussi pu dérouter certains puristes du blues.
Ces deux albums reflètent non seulement les tendances musicales de l'époque, mais aussi une période où Clapton, bien que luttant pour sa sobriété (surtout après "Behind the Sun" et pendant l'enregistrement d'"August"), cherchait un nouveau souffle artistique et commercial. Il était conscient de la nécessité de rester pertinent et d'atteindre un public plus jeune.
La collaboration avec Phil Collins a été un succès commercial, lui permettant de renouer avec les sommets des charts. Cependant, certains critiques et fans ont pu trouver que ces albums manquaient de la profondeur émotionnelle ou de la "patte" blues unique de Clapton.
C'est ce qui rend la sortie de "Journeyman" en 1989 d'autant plus intéressante. Après ces deux albums au son très "années 80", on peut se demander si Journeyman représente une continuité ou un retour vers ses racines blues/rock. Ou s'il s'agit d'une combinaison des deux, avec un Clapton désormais pleinement sobre et doté d'une nouvelle perspective sur sa vie et son art.
● La réception paradoxale de "Behind the Sun" et "August"
Ces albums ont eu un rôle paradoxal mais essentiel dans la carrière d'Eric Clapton, divisant son public tout en le renouvelant.
▪︎ Déracinement pour les fans de la première heure
Pour les fans de longue date qui suivaient Clapton depuis l'époque des Yardbirds, de Cream, ou de Derek and the Dominos, le son de ces albums, fortement influencé par Phil Collins, a pu être perçu comme une trahison ou, du moins, comme une déviation majeure.
Ces puristes s'attendaient à retrouver le "Slowhand" bluesy, le virtuose de la guitare, pas un son pop-rock poli et édulcoré par les standards des années 80. La guitare de Clapton, bien que toujours présente, était parfois noyée dans des arrangements synthétiques.
▪︎ Révélation pour une nouvelle génération
En revanche, ces albums ont ravi une nouvelle génération. Pour les adolescents qui écoutaient Michael Jackson, Madonna, U2 ou Phil Collins lui-même, ces disques ont offert une porte d'entrée moderne vers une légende du rock. Ils ont permis à Clapton de toucher un public plus jeune qui n'était pas forcément familier avec son passé blues-rock. Ces jeunes ont découvert un Eric Clapton contemporain, avec des mélodies accrocheuses et un son dans l'air du temps. C'était un moyen accessible d'écouter un "pionnier des années 60" sans avoir l'impression d'écouter de la "vieille musique".
En fin de compte, cette stratégie, qu'elle ait été consciente ou non, a permis à Clapton de maintenir sa pertinence commerciale et d'élargir sa base de fans à un moment crucial de sa vie. Il a ainsi prouvé qu'il pouvait s'adapter à son époque sans renier complètement ses racines, même si le compromis sonore était parfois évident.
● "Journeyman" : Le tournant d'Eric Clapton
Sorti en 1989, l'album Journeyman est souvent perçu comme un tournant majeur et une relance significative de la carrière d'Eric Clapton. C'est un disque qui tente de concilier la modernité sonore de la fin des années 80 avec ses profondes racines blues.
Alors que "Behind the Sun" et "August" penchaient fortement vers un son pop-rock très produit par Phil Collins, "Journeyman" (produit par Russ Titelman) marque un effort conscient de Clapton pour réintégrer davantage de blues dans sa musique. Il ne renie pas pour autant l'approche radiophonique qui lui avait valu un succès commercial récent.
▪︎ Journeyman se distingue par son équilibre entre deux mondes musicaux :
> Des sonorités pop et une "80s Vibe"
L'album conserve indéniablement une touche "années 80" dans sa production. On retrouve des arrangements soignés, des claviers omniprésents et une batterie parfois programmée ou très "gated" — une signature sonore de Phil Collins, qui joue d'ailleurs de la batterie sur le titre "Bad Love", même s'il n'est plus le producteur principal. Des morceaux comme "Pretending" ou "No Alibis" sont de parfaits exemples de pop-rock bien construits, avec des mélodies accrocheuses et une production mainstream. "Bad Love", un morceau rock puissant, a d'ailleurs remporté un Grammy.
▪︎ Un retour aux sources blues
Là où "Journeyman" se distingue véritablement, c'est par sa réaffirmation du blues. C'est l'album où Clapton semble retrouver sa voix en tant que guitariste et interprète de blues, une fois sa sobriété bien établie.
- Reprises authentiques : L'album inclut des reprises directes de classiques du blues comme "Before You Accuse Me" (de Bo Diddley) et "Hard Times" (de Ray Charles). Il les aborde avec une énergie et une authenticité retrouvées, ancrant fermement le disque dans le genre.
- Compositions originales teintées de blues : Même les titres originaux, ou co-écrits, montrent une influence blues plus marquée. "Old Love", co-écrite avec le grand bluesman Robert Cray (qui apparaît également sur le morceau), est une ballade blues lente et puissante, avec des solos de guitare expressifs qui rappellent le meilleur de Clapton. "Running on Faith" est un autre exemple de ballade blues-rock introspective.
"Journeyman" n'est donc pas une simple continuité des albums précédents. Il s'agit d'une œuvre de réconciliation, où Clapton parvient à fusionner son passé et son présent, ouvrant la voie à une nouvelle décennie de succès et de reconnaissance, notamment avec son album live acoustique, "Unplugged".
Le titre même de l'album, "Journeyman" (compagnon, ou voyageur), est profondément évocateur du parcours personnel d'Eric Clapton. Il symbolise le chemin parcouru, les épreuves surmontées et la sagesse acquise. On perçoit une certaine sérénité dans sa voix et son jeu de guitare, même sur les morceaux les plus énergiques. La période où il était perdu, en quête de sa voie artistique, est désormais derrière lui.
“Journeyman” a été un succès commercial important, avec plus de 2 millions d'exemplaires vendus aux États-Unis et une certification double platine. L'album a également été très bien accueilli par la critique, qui a salué ce "retour en forme" et cette maturité.
Ce succès a non seulement marqué une relance majeure pour Clapton, mais il a aussi préparé le terrain pour l'immense succès d'”Unplugged” quelques années plus tard, un album sur lequel il plongerait encore plus profondément dans ses racines blues et acoustiques.
L'un des aspects les plus fondamentaux de “Journeyman” est la nostalgie et l'introspection, particulièrement évidentes sur des titres comme "Old Love".
● "Old Love" : L'écho de Pattie Boyd
Co-écrite avec Robert Cray, "Old Love" est sans doute l'une des chansons les plus poignantes de l'album et un parfait exemple de cette introspection. Bien que Clapton n'ait jamais explicitement confirmé qu'elle était à 100 % sur Pattie Boyd, le moment de sa composition (après leur divorce finalisé en 1988) et la teneur des paroles la rendent très suggestive de leur relation passée.
Les paroles abordent la difficulté de tourner la page après une relation passionnée mais destructrice. On y sent le poids du temps, des souvenirs persistants et la complexité des émotions qui subsistent bien après la séparation. C'est une chanson empreinte de mélancolie, de regret, mais aussi d'une certaine acceptation.
Musicalement, c'est une ballade blues lente qui permet à Clapton d'exprimer toute sa maîtrise émotionnelle à la guitare. Ses solos sur "Old Love" sont considérés parmi les plus expressifs et les plus sentis de sa carrière à cette époque. Il ne s'agit pas d'une virtuosité gratuite, mais d'une guitare qui "chante" la douleur et la réflexion.
Au-delà de "Old Love", l'introspection et la nostalgie sont des thèmes récurrents sur "Journeyman". L'album est le témoignage d'un homme qui, ayant survécu à ses démons et embrassé la sobriété, regarde en arrière sur le chemin parcouru Le titre de l'album, "Journeyman", est un mot qui symbolise à lui seul le long voyage personnel et artistique d'Eric Clapton. Il évoque une nouvelle clarté, lui permettant de regarder son passé avec un regard apaisé et introspectif.
▪︎ "Running on Faith" : Cette ballade bluesy évoque la persévérance et la foi retrouvée après des moments difficiles.
▪︎ "Hard Times" : La reprise du classique de Ray Charles n'est pas choisie au hasard. Elle résonne avec les propres "temps difficiles" que Clapton a traversés.
Cette dimension introspective et parfois mélancolique donne à l'album une profondeur qui manquait peut-être à ses prédécesseurs, plus axés sur un son commercial. "Journeyman" est le reflet d'un artiste et d'un homme en pleine réconciliation avec son passé et en construction de son avenir. La musique devient un véritable exutoire pour ces émotions complexes.
● "Hound Dog" : Une nostalgie énergique sur "Journeyman"
Si l'album Journeyman est marqué par l'introspection, il explore aussi la nostalgie avec une dimension plus énergique, comme le prouve l'excellente reprise de "Hound Dog". C'est un exemple parfait de la façon dont Clapton revisite le passé avec une vitalité retrouvée.
La reprise est fascinante. Il ne s'agit pas d'un blues pur comme ceux de Robert Johnson, mais plutôt d'un classique du rock'n'roll primitif, popularisé par Elvis Presley mais dont l'origine remonte à Big Mama Thornton.
▪︎ Une chanson, trois significations
Ce choix de reprise est significatif pour plusieurs raisons :
▪︎ Hommage aux fondations du rock : En tant que "god" de la guitare, Clapton a toujours été profondément ancré dans l'histoire de la musique américaine. Reprendre "Hound Dog" est un hommage direct aux racines du rock'n'roll, un genre né du blues et du rhythm and blues. C'est un rappel que son propre parcours s'inscrit dans cette lignée historique.
▪︎ Énergie retrouvée : Contrairement à la mélancolie d'"Old Love", "Hound Dog" est interprétée avec une énergie brute et communicative. C'est un Clapton qui se lâche, montrant qu'il n'a rien perdu de sa puissance. La chanson est rapide et entraînante, et met en avant un jeu de guitare incisif et rythmique. Elle prouve que sa sobriété lui a redonné une vigueur impressionnante en studio comme sur scène.
▪︎ Nostalgie personnelle et joyeuse : Pour Clapton, grandir dans l'Angleterre des années 1950 et 1960 signifiait absorber cette musique américaine. Elvis, Big Mama Thornton, Chuck Berry et ces autres pionniers ont été la bande-son de sa jeunesse. Il ne s'agit donc pas d'une nostalgie triste, mais d'une nostalgie joyeuse et respectueuse de ses influences formatives. C'est un retour aux sonorités qui l'ont inspiré à prendre une guitare pour la première fois.
Alors qu'"Old Love" explore la nostalgie des relations passées, "Hound Dog" explore la nostalgie des racines musicales, célébrant l'impact du passé sur le présent avec dynamisme. C'est sa manière de se reconnecter avec l'insouciance et la fougue de ses débuts, tout en montrant qu'il est capable de faire vibrer ces classiques avec la nouvelle perspective d'un homme sobre et mature.
La fin des années 1980 et le début des années 1990 ont été marqués par un tournant musical majeur. Après une décennie dominée par les synthétiseurs, les boîtes à rythmes et une production numérique parfois perçue comme "froide", un désir ardent de revenir à des sons plus organiques et "réels" s'est fait sentir chez les musiciens comme chez les auditeurs.
● Ce mouvement s'est manifesté de plusieurs manières :
▪︎ Le retour du blues et des racines : De nombreux artistes, à l'image d'Eric Clapton, ont commencé à réintégrer plus explicitement leurs influences blues, folk ou roots. Ce n'était pas seulement une nostalgie, mais une quête de la "vérité" émotionnelle que ces genres transmettent.
▪︎ L'émergence du grunge : Au début des années 90, le grunge a été une réaction directe contre la pop polie des années 80. Avec son son brut et ses guitares distordues, il partageait la même recherche d'authenticité et de spontanéité, bien qu'il soit très différent du blues de Clapton.
▪︎ L'essor des concerts "Unplugged" : L'émission "MTV Unplugged" est l'exemple le plus éclatant de cette tendance. Le concept de jouer en acoustique, sans fioritures électroniques, a rencontré un succès phénoménal, précisément parce qu'il offrait aux artistes l'occasion de se montrer sous leur forme la plus pure et la plus "authentique". Clapton a d'ailleurs capitalisé sur cette tendance avec son album Unplugged en 1992, qui est devenu son plus grand succès commercial, prouvant l'appétit du public pour cette authenticité.
En parallèle de cette quête d'authenticité, la guitare électrique et acoustique a connu un formidable regain de popularité. Les "guitar heroes" des années 70, comme Clapton, Jeff Beck, Jimmy Page ou David Gilmour, ont retrouvé une nouvelle jeunesse, et de nouvelles figures comme Stevie Ray Vaughan ont électrisé le public avec un jeu de guitare puissant et sans artifice. Les solos de guitare, parfois mis de côté dans la pop des années 80, ont fait un retour en force.
Pour Eric Clapton, cette conjoncture était idéale. En retrouvant sa sobriété, sa clarté d'esprit et sa confiance en lui, il était parfaitement positionné pour répondre à cette demande d'authenticité et de virtuosité guitaristique. Journeyman, avec son mélange de blues affirmé et de rock mature, a été le premier pas significatif dans cette direction, un prélude au triomphe d'"Unplugged"
La participation de George Harrison sur l'album Journeyman n'est pas anecdotique ; elle est un détail crucial pour comprendre la vie de Clapton à cette période, car elle témoigne d'une amitié résiliente face à de lourdes épreuves.
George Harrison joue de la guitare sur le morceau "Run So Far". Sa présence est un témoignage puissant de la nature complexe et durable de leur amitié.
▪︎ Rappelons le contexte : Clapton est tombé amoureux et a épousé Pattie Boyd, qui était l'épouse de George Harrison. Cette situation aurait pu détruire leur lien à jamais, et elle a certainement causé des tensions et de la douleur pour les trois personnes impliquées. Cependant, avec le temps et une maturité retrouvée de part et d'autre, George et Eric ont réussi à transcender ces événements.
La présence de Harrison sur "Journeyman" montre que, malgré les tumultes personnels, leur lien en tant qu'amis et musiciens a perduré. C'est un signe de pardon, de respect mutuel et d'une amitié profonde qui a survécu à l'une des épreuves les plus difficiles. Pour Clapton, alors qu'il se reconstruisait personnellement et professionnellement, avoir le soutien d'un ami comme George devait être d'une importance capitale.
La participation de Harrison renforce également l'idée que Journeyman est un album de retour aux sources et d'authenticité. George, en tant qu'ancien Beatle et guitariste respecté, représentait lui aussi une forme de tradition et de musicalité organique. Sa contribution, avec sa signature reconnaissable, ancre davantage "Run So Far" dans la pure tradition blues-rock.
C'est un clin d'œil à leur passé musical commun (notamment l'enregistrement de "While My Guitar Gently Weeps" des Beatles, sur lequel Clapton a joué un solo) et un signe que Clapton était de nouveau entouré d'amis fidèles et de musiciens de confiance.
En somme, la collaboration entre Clapton et Harrison sur "Run So Far" est bien plus qu'une simple participation musicale ; c'est une déclaration d'amitié et un rappel de la capacité de l'être humain à pardonner et à avancer.
● L'album bénéficie de la présence de voix de renom :
▪︎ Chaka Khan : La "Queen of Funk" et légende du R&B, Chaka Khan, apporte sa voix puissante et distinctive sur plusieurs titres, notamment sur "Pretending" et "No Alibis". Sa capacité à ajouter de la force, du groove et une dimension soul est indéniable. Sa présence souligne le côté plus poli et "produit" de certains morceaux, mais elle le fait avec une authenticité et une énergie qui rehaussent l'ensemble, ajoutant une touche de sophistication R&B aux sonorités rock de Clapton.
▪︎ Daryl Hall : Moins évidente pour certains, la présence de Daryl Hall (du duo Hall & Oates) sur les chœurs de "No Alibis" est un atout de taille. Sa voix, connue pour ses harmonies riches et son phrasé pop-soul, se marie très bien avec celles de Clapton et de Chaka Khan, créant une texture vocale harmonieuse et entraînante. Sa participation ajoute un autre niveau de prestige et de musicalité à l'album.
Ces collaborations avec des artistes de renom comme Chaka Khan et Daryl Hall (en plus de George Harrison, Robert Cray et Phil Collins) montrent que Clapton, même s'il cherchait à revenir à des sons plus authentiques, n'hésitait pas à s'entourer des meilleurs talents du moment pour enrichir sa musique. Cela a contribué à donner à Journeyman un son à la fois classique et contemporain, capable de plaire à un large éventail d'auditeurs.
Ces artistes ne sont pas de simples voix d'accompagnement ; ils sont des musiciens à part entière dont la présence ajoute une couleur spécifique à l'album, renforçant l'idée d'un Clapton qui rassemble des talents pour créer une œuvre riche.
Quand Eric Clapton décide de reprendre "Lead Me On" sur son album "Journeyman", il ne choisit pas une chanson au hasard. Il opte pour un morceau écrit par Cecil et Linda Womack, un couple de musiciens dont le vécu et l'approche émotionnelle résonnent avec ses propres thèmes de rédemption.
● Le choix de cette composition est particulièrement pertinent pour plusieurs raisons :
▪︎ Un duo soul/R&B emblématique : Cecil et Linda Womack sont surtout connus en tant que duo soul/R&B Womack & Womack. Cecil était le frère de la légende Bobby Womack et Linda, la fille de Sam Cooke. Ce couple a connu un succès international, notamment avec le tube "Teardrops" en 1988, juste avant la sortie de "Journeyman".
▪︎ Des auteurs-compositeurs de talent : En plus de leur propre carrière, ils étaient des auteurs-compositeurs prolifiques, écrivant pour de nombreux artistes. Leur style est imprégné de soul, de gospel et de R&B, avec des paroles souvent introspectives et empreintes d'une grande sincérité, ce qui correspondait parfaitement à l'état d'esprit de Clapton à cette époque.
Le fait que Clapton inclue une de leurs compositions renforce cette idée de "pont" entre les genres. Il s'approprie une chanson soul contemporaine et y infuse son propre style blues-rock, montrant qu'il est ouvert aux nouvelles écritures tout en restant fidèle à une profondeur émotionnelle. C'est aussi une marque de respect pour le travail d'artistes de talent. D'ailleurs, Linda Womack est créditée pour les chœurs sur le titre, apportant sa voix unique à l'interprétation de Clapton.
Cette collaboration confirme la vision artistique de Clapton à la fin des années 80 : il n'est plus un puriste rigide, mais un musicien qui s'entoure de talents variés pour créer une œuvre riche, à la fois personnelle et ouverte.
"Journeyman" est effectivement un album de transition, et son déséquilibre est intrinsèque à sa nature de "pont" entre deux époques musicales et personnelles.
● Un déséquilibre stylistique
Ce déséquilibre perçu peut provenir de plusieurs facteurs :
▪︎ La coexistence des styles : L'album tente de concilier le son pop-rock "80s" qui a eu du succès commercial ("Pretending", "Bad Love") avec un retour plus franc au blues ("Old Love", "Before You Accuse Me"). Cette coexistence, si elle a permis de toucher un large public, peut aussi donner l'impression que l'album ne sait pas toujours sur quel pied danser. Certains titres sont très modernes pour l'époque, d'autres sont profondément enracinés.
▪︎ Une multitude de collaborateurs : Bien que Russ Titelman soit le producteur principal, les nombreuses collaborations (George Harrison, Robert Cray pour les compositions, Daryl Hall, Chaka Khan pour les chœurs, Phil Collins pour la batterie sur un titre) ont peut-être empêché l'album d'avoir la cohérence sonore et stylistique d'un disque conçu sous une seule vision forte.
▪︎ Une période de transition personnelle : L'album est le reflet du cheminement de Clapton. Même s'il est sobre, il est toujours en pleine reconstruction. L'album alterne entre ses moments de puissance retrouvée et des instants d'introspection plus vulnérable. Ce n'est pas l'œuvre d'un artiste figé, mais d'un musicien en mouvement.
● La confirmation d'un retour au sommet
Cependant, malgré ce déséquilibre, le retour en force d'une légende est indéniable.
▪︎ Un succès commercial : L'album a été un énorme succès, prouvant que Clapton avait reconquis sa place sur le devant de la scène, touchant à la fois ses anciens fans et une nouvelle génération.
▪︎ Des critiques positives : La critique a globalement salué l'album comme un retour en forme, une réaffirmation de sa maîtrise de la guitare et de sa capacité à écrire des chansons poignantes.
▪︎ La fondation d'un futur succès : "Journeyman" a jeté les bases de son succès futur, notamment l'album "Unplugged". Il a prouvé que Clapton était de nouveau un artiste pertinent et créatif, capable de marier ses racines avec une approche moderne. Sa guitare est de nouveau au centre de l'attention, même si elle n'est pas toujours seule.
"Journeyman" n'est pas une fin en soi, mais la pierre angulaire de ce qui allait devenir une période de succès retentissant et de renouveau artistique pour Eric Clapton. Cet album a prouvé au monde et à lui-même qu'il était non seulement de retour, mais qu'il avait encore beaucoup à offrir.
● Après "Journeyman", Clapton a consolidé cette renaissance de manière spectaculaire :
▪︎ Le triomphe d'"Unplugged" (1992) : Ce fut le sommet de sa résurrection. L'album acoustique, enregistré pour MTV, a mis en lumière la pureté de son jeu et l'émotion de sa voix, dépouillées de toute production excessive. C'est devenu son album le plus vendu, propulsant des titres comme "Tears in Heaven" (écrite après la perte tragique de son fils Conor) et une version bluesy de "Layla" au rang de classiques intemporels. "Unplugged" a non seulement charmé ses fans de toujours, mais a aussi conquis un immense public mondial, avide de cette authenticité qu'il offrait.
L'album "24 Nights", sorti en 1991, est une œuvre monumentale qui témoigne de la renaissance d'Eric Clapton. Le Royal Albert Hall, où Clapton a donné plus de 200 concerts, est d'ailleurs devenu au fil des ans une sorte de "second foyer" pour l'artiste.
Compilé à partir d'une série impressionnante de concerts donnés en 1990 et 1991, cet album capture une période particulièrement ambitieuse. Clapton s'y est produit avec différentes configurations de groupe, démontrant une polyvalence et une maîtrise rares :
▪︎ Un groupe de rock : Pour les classiques rock et les morceaux plus électriques.
▪︎ Un groupe de blues : Un retour aux racines pures du genre, avec des reprises de standards et des morceaux plus profonds.
▪︎ Un orchestre : Une approche plus symphonique de ses compositions, offrant une nouvelle dimension à des titres comme "Layla" ou "Wonderful Tonight".
Cette série de concerts était une véritable démonstration de sa capacité à explorer différents genres tout en restant fidèle à son identité. Elle a permis de présenter un Clapton au sommet de sa forme, confiant et inspiré, capable de passer de la furie blues-rock à l'émotion symphonique. L'album capture cette diversité et cette maîtrise.
La sortie de "24 Nights", qui a suivi de près "Journeyman", a montré la continuité de sa période de renouveau et a consolidé son statut de légende de la guitare, prêt à aborder la nouvelle décennie avec une confiance et une créativité retrouvées.
▪︎ Un retour aux sources blues (à partir de 1994) : Fort du succès d'"Unplugged" et de la redécouverte de ses racines, Clapton s'est plongé encore plus profondément dans le blues.
Des albums comme "From the Cradle" (entièrement composé de reprises de classiques) ont réaffirmé son statut de gardien de cette flamme, sans compromis.
▪︎ Des collaborations et une reconnaissance continue : Les décennies suivantes l'ont vu collaborer avec des légendes (comme B.B. King sur l'album "Riding with the King"), recevoir d'innombrables distinctions, et continuer à tourner et à enregistrer avec cette aura de légende vivante du rock et du blues.
"Journeyman" a été le signal fort de ce nouveau chapitre. C'était l'album du "compagnon de route" qui, après avoir traversé l'enfer, retrouvait son chemin, sa voix et sa guitare, préparant ainsi le terrain pour l'une des périodes les plus fructueuses et respectées de sa carrière.
L'album "Journeyman", sorti en 1989, représente un jalon crucial dans la longue et riche carrière d'Eric Clapton. C'est le témoignage d'un artiste qui, après des années de lutte contre ses démons personnels et d'expérimentations musicales parfois déroutantes pour ses fans, retrouve une sobriété et une clarté d'esprit qui se reflètent pleinement dans sa musique.
"Journeyman" n'est pas seulement un succès commercial. C'est un album qui a relancé la carrière de Clapton et a ouvert la voie à l'énorme succès de son album Unplugged quelques années plus tard. Il a ainsi confirmé sa position indéfectible de maître du blues-rock et de "journeyman" infatigable de la musique. Il s'agit de l'œuvre d'un homme qui, après avoir parcouru un long chemin, a trouvé la force de se reconstruire et de le partager à travers sa guitare et sa voix.
● Avec la sagesse d'un "Journeyman" et la précision de Gemini, Florianne ont éclairé le chemin de la renaissance de Clapton mieux que n'importe quelle distorsion blues !

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